Symbole d’une mémoire blessée, ce tambour rituel volé en 1916 rejoindra bientôt Abidjan, marquant un tournant dans les politiques de restitution du patrimoine africain.
Paris – Un tambour pour la mémoire. L’Assemblée nationale française a voté à l’unanimité la restitution du « Djidji Ayôkwé », un tambour rituel ivoirien confisqué par l’administration coloniale en 1916, appartenant au peuple Ebrié. Une décision saluée comme un geste historique, plus d’un siècle après l’exil forcé de cet objet sacré, pesant 430 kilos pour plus de trois mètres de long.
Ce vote permet de déroger au principe d’inaliénabilité des biens publics en France, en déclenchant son déclassement juridique. Il ouvre ainsi la voie à une restitution effective dans les prochains mois, en réponse à une demande officielle formulée par Abidjan depuis 2018.
Un symbole enfin libéré
Transmis oralement au rythme des rituels, le tambour « Djidji Ayôkwé » faisait office de messager communautaire. Il prévenait les habitants d’événements majeurs, comme des funérailles ou des mobilisations forcées sous la colonisation. Sa saisie, en pleine guerre mondiale, avait coïncidé avec la répression des récalcitrants au recrutement militaire.
Envoyé en France en 1929, exposé au Musée d’ethnographie du Trocadéro puis transféré au musée du quai Branly, l’objet avait été restauré en 2022. Il repose aujourd’hui dans les réserves parisiennes, en attente de son retour sur les rives de la lagune Ébrié.
« Une réparation, pas une faveur »
« Ce n’est pas un cadeau, c’est une réparation », a rappelé Fatiha Keloua Hachi, présidente de la commission des affaires culturelles. D’autres élus de gauche ont souligné l’enjeu d’un face-à-face honnête avec l’héritage colonial, à l’instar de la députée écologiste Sabrina Sebaihi : « La domination ne s’efface pas avec le temps. Elle se perpétue tant qu’elle n’est pas reconnue, réparée. »
Face à ces appels à une mémoire active, la ministre de la Culture Rachida Dati a annoncé l’arrivée imminente d’une loi-cadre sur les restitutions d’objets africains, qui sera présentée « d’ici fin juillet » et examinée à l’automne. Elle a toutefois réaffirmé son refus d’une lecture « idéologique » ou « instrumentalisée » du débat.
Entre mémoire et diplomatie
En Côte d’Ivoire, le ministère de la Culture a salué une restitution qui « s’intègre dans une vision plus large de réappropriation culturelle », évoquant notamment la rénovation du Musée des civilisations d’Abidjan et un partenariat renforcé avec le musée du quai Branly – Jacques Chirac.
Pour le gouvernement ivoirien, ce retour tant attendu dépasse l’objet : il incarne une forme de dignité retrouvée, une mémoire restaurée et un lien spirituel renoué avec les ancêtres.
Vers une nouvelle ère patrimoniale
La restitution du Djidji Ayôkwé pourrait devenir un précédent, alors que d’autres pays africains réclament également le retour d’objets confisqués durant la colonisation. La loi-cadre promise par Emmanuel Macron, dans la lignée de son discours de Ouagadougou de 2017, devrait accélérer un processus encore marqué par l’inertie administrative et politique.
L’universalité des musées français, défendue par certains députés de droite, entre désormais en débat avec le droit des peuples à retrouver leur patrimoine. En trame de fond, une même exigence : que la France regarde son passé sans détour et rende ce qui fut pris sans consentement.
La Rédaction

