Le 7 mai 2025, un tribunal de Nairobi rendra sa décision dans une affaire hors du commun : deux adolescents belges sont jugés pour avoir tenté de faire sortir clandestinement 5 000 fourmis reines du Kenya. Loin du trafic d’ivoire ou d’écailles de pangolins, cette affaire met en lumière un commerce en plein essor, celui des fourmis d’élevage, prisées comme animaux de compagnie. À la barre : des insectes dissimulés dans des seringues et un système de collecte à l’échelle industrielle. L’affaire pourrait établir une jurisprudence rare, fondée sur le protocole de Nagoya, et ouvrir la voie à une régulation d’un commerce encore quasi totalement libre.
Un trafic discret mais mondial
Le marché des fourmis ne relève plus du simple hobby marginal. Selon Jérôme Gippet, chercheur suisse spécialiste des invasions biologiques, le nombre d’espèces disponibles à la vente en ligne dépasse aujourd’hui le millier. « Ce n’est plus un retraité solitaire qui collecte quelques spécimens. C’est un réseau planétaire, avec ses récolteurs, ses commerçants et ses passionnés. »
La demande est massive et croissante, notamment chez les adolescents, principaux clients de cette filière. Leur motivation ? Observer ces insectes fascinants dans des vivariums miniatures livrés clef en main : reines, ouvrières, système de chauffage et nourriture compris.
Une logistique simple, un effet viral
Ce qui rend ce commerce si accessible, c’est sa logistique simplifiée. Les fourmis voyagent par la poste. En quelques clics, une colonie traverse continents et frontières, échappant à toute traçabilité. Le prix ? De 10 à 500 euros la reine selon l’espèce.
Parmi les plus prisées : Messor barbarus, facile à élever, ou encore Messor cephalotes, plus rares et originaires d’Afrique, comme celles saisies au Kenya. Autres stars du marché : les fourmis coupeuses de feuilles sud-américaines, célèbres pour leurs talents agricoles, ou les fourmis bouledogues d’Australie, redoutables par leur taille et leurs piqûres.
Le risque écologique majeur
Mais derrière l’aspect ludique et éducatif, les dangers sont bien réels. « Une espèce échappée dans un environnement favorable peut provoquer une invasion biologique », avertit Jérôme Gippet. Certaines fourmis sont capables de dévaster des arbres entiers en quelques jours. L’introduction incontrôlée d’espèces non indigènes menace l’équilibre écologique local.
Les exemples ne manquent pas : la fourmi électrique dans le sud de la France est arrivée via des plantes importées. Et le commerce intentionnel, s’il reste libre, pourrait amplifier ces phénomènes.
Un vide juridique bientôt comblé ?
C’est là que l’affaire kényane pourrait faire date. En s’appuyant sur le protocole de Nagoya, qui encadre l’exploitation commerciale de la biodiversité, la justice kényane pourrait reconnaître la légitimité d’un pays à protéger ses ressources génétiques. Ce serait un tournant.
« Le but n’est pas d’éradiquer ce commerce, mais de le réguler, insiste Gippet. Il faut identifier les espèces à haut risque, interdire leur vente, et limiter ainsi les risques d’invasions. » Aujourd’hui, ce marché échappe à presque toute surveillance, au même titre que celui du café ou du cacao. Mais demain, grâce à ce procès, il pourrait enfin entrer dans le champ du droit.
La Rédaction

