Longtemps considérée comme un îlot de stabilité au Moyen-Orient, la Jordanie fait aujourd’hui face à des défis existentiels. Entre tensions régionales exacerbées, pressions économiques et recalibrage des alliances, le royaume hachémite est pris dans un engrenage dangereux, alimenté en partie par les choix stratégiques de Washington. L’administration Trump réélue, en cherchant à remodeler l’équilibre des forces dans la région, risque de fragiliser son propre allié et de précipiter une crise aux conséquences imprévisibles.
Une fragilité accentuée par les repositionnements régionaux
Depuis plusieurs décennies, la Jordanie a maintenu une posture modérée, jouant un rôle d’intermédiaire dans les conflits du Moyen-Orient. Mais cette position devient de plus en plus difficile à tenir face aux bouleversements actuels. La guerre à Gaza, les tensions au Liban et les transformations au sein du monde arabe redessinent les lignes de force régionales, mettant Amman dans une position délicate.
L’un des facteurs aggravants est le changement de posture d’Israël, qui s’éloigne de la logique de concessions territoriales en échange de la paix pour privilégier une approche plus dure. Cette évolution alimente l’instabilité et renforce les craintes jordaniennes quant à un éventuel déplacement de populations palestiniennes vers son territoire. Le projet évoqué par Washington d’un transfert de Gazaouis vers les États voisins a provoqué un rejet catégorique en Jordanie, où l’idée d’une solution au conflit israélo-palestinien aux dépens du royaume est perçue comme une menace existentielle.
Un soutien américain en déclin
La Jordanie dépend fortement de l’aide américaine pour financer des secteurs clés comme l’éducation, la santé et la gestion des réfugiés. Pourtant, les initiatives de Trump visant à réduire l’aide étrangère fragilisent encore davantage un pays déjà sous pression. Le gel de certains fonds de l’USAID, qui joue un rôle crucial dans le développement jordanien, accentue les tensions et affaiblit les bases économiques du royaume.
Dans ce contexte, la relation américano-jordanienne s’effrite. Amman, bien que toujours proche de Washington, perçoit de plus en plus les décisions américaines comme une menace à sa stabilité, plutôt qu’un soutien. Ce sentiment est renforcé par la position ambiguë des États-Unis sur la question palestinienne et par les initiatives perçues comme favorisant les intérêts israéliens au détriment des équilibres régionaux.
La pression iranienne et les rivalités interarabes
Parallèlement, la Jordanie doit faire face à des tentatives de déstabilisation menées par l’Iran et ses alliés. Les réseaux de contrebande d’armes et de drogue à travers les frontières jordaniennes, les cyberattaques ciblant les institutions du pays et le soutien à des groupes hostiles à la monarchie sont autant de signes d’une stratégie iranienne visant à affaiblir l’un des derniers piliers pro-occidentaux de la région.
En outre, les tensions entre la Turquie et Israël en Syrie viennent compliquer la situation. Alors que la Turquie, avec le soutien du Qatar, avait envisagé une refonte du Levant sur un modèle plus intégré et post-autoritaire, Israël et certains pays du Golfe, comme les Émirats arabes unis, privilégient une fragmentation du territoire syrien pour mieux contrôler les équilibres régionaux. Ces visions opposées placent la Jordanie dans une position inconfortable : elle risque de subir les conséquences d’un éventuel échec de l’un ou l’autre de ces projets.
Un avenir incertain sans correction de cap
Le royaume hachémite se retrouve donc pris en étau entre les luttes d’influence régionales et les décisions stratégiques de ses alliés. Si la Jordanie est affaiblie, cela ne se limitera pas à son territoire : c’est tout l’équilibre du Moyen-Orient qui en sera bouleversé.
Washington a encore la possibilité de rectifier sa politique. Restaurer l’aide économique, prendre en compte les intérêts jordaniens dans la gestion du conflit israélo-palestinien et adopter une approche plus nuancée en matière de diplomatie régionale sont des impératifs pour éviter une crise majeure.
La Jordanie n’est pas un pays comme les autres : elle est un test de la capacité des États-Unis à maintenir des alliances solides et à éviter un effondrement stratégique dans une région déjà en proie aux turbulences. Ignorer ce fait pourrait coûter cher, non seulement à Amman, mais à l’ensemble des intérêts américains au Moyen-Orient.
La Rédaction

