En Irak, le Parlement se prépare à examiner une loi hautement sensible sur les Forces de mobilisation populaire (FMP). Derrière ce projet, deux visions s’affrontent : pour certains, il s’agit d’une avancée vers plus de souveraineté et de contrôle étatique ; pour d’autres, c’est le risque de voir l’Irak devenir un prolongement de l’appareil sécuritaire iranien.Les FMP, entre légitimité nationale et influence régionaleCréées en 2014 pour contrer l’État islamique, les Forces de mobilisation populaire se sont rapidement imposées comme un pilier sécuritaire. Mais leur composition hétérogène, mêlant factions proches du gouvernement et groupes alignés sur l’Iran, nourrit une profonde ambiguïté.Déjà intégrées officiellement à l’armée en 2016, elles sont à la fois perçues comme un outil de protection du pays et comme un cheval de Troie de l’influence iranienne.Ce que prévoit la loiLe projet actuellement discuté vise à amender la loi n°40 de 2016. Il prévoit la création d’une académie militaire des FMP, un renforcement des pouvoirs de leur président et la reconnaissance officielle d’activités économiques via la Muhandis General Company, une entreprise déjà accusée de dérives dans l’attribution des marchés publics.L’objectif annoncé est de clarifier leur rôle et d’améliorer la supervision budgétaire et hiérarchique, là où les zones grises actuelles entretiennent rivalités et tensions.Soutiens et critiques : deux visions inconciliablesLes partisans de la réforme, dont le Premier ministre Mohammed Shia al-Sudani, affirment que légaliser et encadrer les FMP est la seule manière réaliste d’éviter une explosion des tensions sectaires. Dissoudre ou désarmer ces milices, profondément ancrées dans la société, serait selon eux une illusion dangereuse. La réforme permettrait au contraire d’imposer de la transparence et de réduire leur dépendance à l’Iran.À l’opposé, Washington et plusieurs experts jugent qu’un tel texte risque de consolider une armée parallèle inspirée du modèle iranien des Gardiens de la révolution. Une telle évolution rendrait les FMP plus autonomes, moins redevables aux institutions irakiennes et quasiment impossibles à réformer à l’avenir. Les États-Unis, qui disposent encore de 2 000 soldats dans le pays, menacent d’imposer des sanctions financières et de suspendre la coopération sécuritaire si la loi est adoptée.En filigrane, c’est toute la question de l’équilibre régional qui se joue : les FMP peuvent-elles devenir un outil national au service de l’Irak, ou resteront-elles un levier d’influence pour l’Iran, au risque de placer Bagdad dans une position délicate face à Washington ?Une adoption encore incertaineMalgré la volonté de ses promoteurs de hâter le vote, le président du Parlement Mahmoud al-Mashhadani a déclaré que le projet ne progresserait pas dans l’immédiat. Les menaces américaines doivent être prises en compte, a-t-il insisté, et la loi ne constitue pas une urgence prioritaire.Pour l’heure, la réforme reste donc suspendue, reflétant les dilemmes d’un Irak écartelé entre deux puissances rivales.
La Rédaction

