Quarante ans après que les Nations unies ont reconnu le développement comme un droit, un chiffre résume la distance qui sépare encore la promesse de la réalité : les revenus cumulés de quelque 2,8 milliards d’adultes, soit la moitié de la population adulte mondiale, sont comparables à ceux des 5 600 personnes les plus riches. Derrière cette concentration vertigineuse se joue aussi l’avenir d’une jeunesse africaine qui ne part pas toujours par choix, mais parce que rester ne lui offre plus suffisamment de perspectives.
Ils sont jeunes, quittent leur famille et prennent parfois la mer sur des embarcations précaires. D’autres empruntent les routes migratoires du continent, traversent des déserts ou s’exposent aux réseaux de passeurs. Derrière ces départs, les raisons sont multiples, mais une même conviction peut s’installer : ailleurs existe peut-être la possibilité d’étudier, de travailler et de mener une vie qu’ils ne parviennent plus à imaginer chez eux.
Vendredi 11 septembre à Genève, Awa Dabo, Haute-Commissaire adjointe des Nations unies aux droits de l’homme, a choisi cette réalité pour mesurer le chemin parcouru depuis l’adoption, en 1986, de la Déclaration sur le droit au développement. Quarante ans plus tard, le bilan porte un paradoxe : le monde s’est considérablement enrichi, mais les possibilités offertes par cette richesse restent profondément inégales.
2,8 milliards d’adultes face à 5 600 personnes
L’indicateur cité par la responsable onusienne donne une dimension presque difficile à concevoir à cette concentration. Selon le troisième Rapport sur les inégalités mondiales du World Inequality Lab, les revenus annuels cumulés de la moitié la moins favorisée de la population adulte mondiale, environ 2,8 milliards de personnes, sont comparables à ceux des 5 600 individus les plus riches. Ces derniers pourraient tenir dans une grande salle de spectacle.
La comparaison ne signifie pas que quatre décennies de développement n’ont produit aucun progrès. Depuis 1986, les revenus ont augmenté dans de nombreuses régions, la scolarisation s’est étendue, les systèmes sanitaires se sont améliorés et des centaines de millions de personnes disposent de services auxquels les générations précédentes n’avaient pas accès. Mais la croissance mondiale n’a pas distribué ses bénéfices avec la même intensité. C’est précisément cette fracture que le droit au développement était censé combattre : permettre à chaque individu et à chaque peuple de participer au développement économique, social, culturel et politique, mais également d’en bénéficier.
L’inégalité commence sur les bancs de l’école
L’écart devient particulièrement saisissant lorsqu’il est observé à hauteur d’enfant. Les dépenses annuelles consacrées à l’éducation atteignent environ 200 euros par enfant en Afrique subsaharienne, soit près de 131 000 FCFA. Elles s’élèvent à environ 7 400 euros en Europe, près de 4,85 millions de FCFA, et 9 000 euros en Amérique du Nord et en Océanie, environ 5,9 millions de FCFA.
Autrement dit, selon ces moyennes, l’investissement éducatif annuel par enfant peut être plus de trente fois supérieur en Europe à celui observé en Afrique subsaharienne, et environ quarante-cinq fois supérieur en Amérique du Nord et en Océanie. Ces écarts ne décrivent pas seulement des budgets publics différents. Ils déterminent la qualité des bâtiments scolaires, le nombre d’enseignants, les équipements, l’accès au numérique, la durée de la scolarité et, finalement, les possibilités offertes à un enfant au moment d’entrer dans la vie adulte.
L’inégalité mondiale ne commence donc pas seulement dans le patrimoine ou sur le marché du travail. Elle se construit aussi très tôt, lorsque le lieu de naissance détermine la quantité de ressources qu’une société peut consacrer à l’éducation d’un enfant.
Quand partir devient une stratégie d’avenir
C’est ici que la question du développement rejoint celle des migrations. Awa Dabo s’est notamment appuyée sur la situation de la Gambie, son pays d’origine, pour évoquer ces jeunes qui entreprennent des voyages dangereux à la recherche d’opportunités qu’ils pensent ne pas pouvoir trouver chez eux.
Réduire toutes les migrations africaines aux inégalités économiques serait évidemment simplificateur. Les conflits, les persécutions, le climat, les réseaux familiaux, les aspirations individuelles et les possibilités professionnelles interviennent également. Mais lorsque les perspectives éducatives et économiques se contractent durablement, le départ peut devenir moins une aventure qu’une stratégie. La route migratoire raconte alors quelque chose du développement lui-même : lorsqu’une partie de la jeunesse considère qu’elle doit risquer sa vie pour espérer la construire, le problème dépasse la seule gestion des frontières.
2030 approche, les financements manquent
La situation devient plus préoccupante encore à quatre ans de l’échéance fixée pour les Objectifs de développement durable. Le déficit annuel de financement du développement dépasse désormais 4 000 milliards de dollars, environ 2,2 millions de milliards de FCFA. Seules 36 % des cibles mesurables des ODD sont actuellement en bonne voie, tandis que 15 % ont régressé depuis 2015.
L’endettement croissant de nombreux États, les déséquilibres commerciaux et le manque de ressources publiques réduisent encore leurs marges de manœuvre. Dans le même temps, l’aide internationale au développement a fortement reculé cette année, alors que les dépenses militaires mondiales continuent de progresser. Ces trajectoires budgétaires disent aussi quelque chose des priorités collectives. Le développement peut être proclamé comme un droit universel, mais celui-ci demeure largement théorique lorsqu’un État ne possède pas les ressources nécessaires pour financer correctement une école, un hôpital, l’accès à l’eau ou la création d’emplois.
Quarante ans après, une promesse encore inachevée
La Déclaration de 1986 avait introduit une idée ambitieuse : le développement ne devait pas être considéré uniquement comme une progression du PIB, mais comme un processus permettant aux populations de participer pleinement à la vie économique, sociale, culturelle et politique et d’en partager les bénéfices. Quarante ans plus tard, c’est moins l’existence de progrès qui est en cause que leur répartition.
Le monde produit davantage de richesses, dispose de technologies plus puissantes et possède des capacités financières sans commune mesure avec celles de 1986. Pourtant, le destin d’un enfant continue d’être profondément déterminé par l’endroit où il naît, les ressources de son pays et celles de sa famille. Awa Dabo a prévenu que le monde ne pouvait pas attendre quarante années supplémentaires pour concrétiser le droit au développement.
Car derrière les statistiques sur les revenus, les milliards manquants et les objectifs internationaux en retard demeure une question autrement plus simple : à quoi sert l’enrichissement du monde si des millions de jeunes doivent encore partir pour espérer en obtenir leur part ?
La Rédaction
Source : ONU Info, 11 septembre 2026 ; Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme ; World Inequality Lab.

