Les États-Unis ont franchi un nouveau seuil dans leur stratégie sécuritaire à l’égard d’Haïti. Le 2 mai 2025, le Département d’État a officiellement désigné la coalition de gangs Vivre Ensemble et le gang de Gran Grif comme « organisations terroristes étrangères ». Un geste fort, censé signaler la fin de l’impunité pour les groupes armés qui plongent Haïti dans le chaos, mais dont les conséquences pourraient, selon plusieurs analystes, compromettre les efforts de stabilisation déjà fragiles.
Une déclaration qui frappe fort, mais touche-t-elle juste ?
« L’ère de l’impunité pour ceux qui soutiennent la violence en Haïti est révolue », a déclaré le secrétaire d’État Marco Rubio. Pourtant, derrière cette fermeté affichée, les doutes s’accumulent. Car cette désignation, très politique, s’apparente moins à une solution concrète qu’à un symbole à double tranchant. En visant des entités déjà en marge de tout cadre légal, elle ne modifie que peu la réalité sur le terrain. Pire encore, elle pourrait complexifier le travail de ceux qui, à l’intérieur du pays, tentent encore de négocier l’accès humanitaire, de désarmer, ou de réintégrer certains membres de ces groupes, notamment les mineurs enrôlés de force.
Des risques juridiques… pour les bonnes volontés ?
Ce label de « terrorisme » impose un régime de sanctions extrêmes. Contrairement à d’autres dispositifs, il n’inclut pas de mécanisme de dérogation. Cela signifie que les ONG, les travailleurs humanitaires et même les entreprises opérant dans des zones contrôlées par ces gangs risquent désormais des poursuites s’ils sont amenés à interagir, même indirectement, avec eux. De quoi paralyser de nombreuses initiatives locales, décourager l’aide étrangère, et asphyxier un peu plus l’économie informelle qui permettait encore à certains quartiers de survivre.
Une stratégie extraterritoriale contestée
Des sources diplomatiques évoquent également l’intention américaine de transférer certains chefs de gangs vers le Salvador, dans le redouté centre de détention Cecot. Mais cette perspective soulève elle aussi des interrogations : comment capturer ces criminels surarmés alors que les forces de sécurité haïtiennes peinent à contenir leur expansion ? Et quel message envoie-t-on en exportant un problème national au lieu de renforcer les capacités locales de justice et de réinsertion ?
La diaspora haïtienne dans le viseur ?
Enfin, cette désignation pourrait ouvrir la voie à des politiques migratoires plus hostiles. En assimilant certains Haïtiens à des entités terroristes, l’administration américaine se dote d’un levier juridique pour refuser des visas, expulser plus rapidement, ou encore renforcer la surveillance à l’égard de toute la communauté haïtienne sur son sol. Le précédent vénézuélien avec le gang Tren de Aragua laisse craindre une stigmatisation accrue de migrants déjà vulnérables.
Derrière l’apparente fermeté de la décision américaine, se cache une mesure aux effets potentiellement déstabilisateurs pour Haïti. Le pays, à genoux, a besoin de solutions politiques, économiques et sociales durables — non d’une catégorisation qui risque d’ériger un mur supplémentaire entre la violence et la paix. Il est temps de se demander si cette stratégie de « labellisation » ne dessert pas les causes qu’elle prétend défendre.
La Rédaction

