Les tensions entre Paris et Alger atteignent un nouveau sommet, alimentées par des différends diplomatiques et des décisions politiques controversées. Alors que la reconnaissance par la France de la souveraineté marocaine sur le Sahara a profondément irrité l’Algérie, une autre question refait surface : celle de l’accord migratoire de 1968, dont la remise en cause semble de plus en plus probable.
Une relation sous haute tension
Les crispations entre les deux pays ne cessent de s’accumuler. L’arrestation en novembre de l’écrivain franco-algérien Boualem Sansal et l’expulsion d’un influenceur algérien, suivi de son retour en Algérie, ont accentué une méfiance déjà palpable. Mais c’est surtout la décision de Paris, en juillet dernier, de reconnaître officiellement la souveraineté marocaine sur le Sahara qui a exacerbé la colère d’Alger, perçue comme une remise en cause de ses intérêts stratégiques dans la région.
Dans ce contexte tendu, le président Abdelmadjid Tebboune a admis dans un entretien au journal L’Opinion que le dialogue avec la France était « quasiment interrompu ». Un constat qui illustre la profondeur du malaise entre les deux pays, dont l’histoire commune oscille entre rapprochements prudents et périodes de crispation.
Un accord migratoire dans le viseur du Sénat
Parmi les points de friction majeurs figure l’accord du 27 décembre 1968, qui encadre les conditions d’entrée et de séjour des Algériens en France. Négocié par Abdelaziz Bouteflika, alors ministre des Affaires étrangères, cet accord accorde des facilités migratoires spécifiques aux Algériens, leur permettant notamment d’entrer en France sans visa de long séjour.
Jugé déséquilibré par une partie de la classe politique française, ce texte est désormais dans le collimateur du Sénat. Un rapport sénatorial publié mercredi recommande sa suppression pure et simple, au motif qu’il ne correspondrait plus aux réalités migratoires actuelles. Ce document, issu d’une mission d’information lancée au printemps 2024, préconise également de renégocier l’ensemble des conditions d’accueil des ressortissants algériens en France.
Autre mesure envisagée : la suppression de l’accord du 16 décembre 2013, qui permet aux hauts responsables algériens de se rendre en France sans visa. Une proposition soutenue par plusieurs figures du gouvernement, dont le ministre de l’Intérieur Bruno Retailleau et le ministre de la Justice Gérald Darmanin, qui plaident pour un durcissement des conditions d’entrée des Algériens sur le territoire français.
Un débat politique explosif
Ces recommandations ont immédiatement déclenché un vif débat au sein du paysage politique français.
Pour les partisans d’une refonte des accords migratoires, il s’agit avant tout de rétablir un équilibre. « L’histoire commune entre nos deux pays ne justifie pas un traitement migratoire privilégié pour l’Algérie », défend le sénateur Olivier Bitz (Horizons), coauteur du rapport avec Muriel Jourda (Les Républicains). Cette dernière va plus loin en dénonçant une relation jugée « déséquilibrée et très défavorable à la France ».
À gauche, cette offensive contre l’accord de 1968 est perçue comme une manœuvre politique. La députée socialiste Corinne Narassiguin, qui devait initialement participer à la rédaction du rapport, s’est finalement retirée du projet, dénonçant « une provocation inutile ». Elle estime que cette remise en cause enverrait « un signal négatif » à la diaspora algérienne et mettrait à mal des décennies de coopération migratoire entre les deux pays.
Narassiguin accuse également la mission sénatoriale d’avoir été conçue dans un but purement politique, visant à renforcer la ligne dure défendue par Bruno Retailleau. Selon elle, les auditions menées n’ont pas permis de démontrer une nécessité impérieuse de dénoncer l’accord.
Un tournant dans les relations franco-algériennes
Malgré ces critiques, la commission des lois du Sénat a adopté le rapport grâce au soutien de la droite et du centre, qui dominent la chambre haute du Parlement. Ce vote marque une étape clé vers une possible révision des relations migratoires entre les deux pays.
Si le gouvernement français suit les recommandations du Sénat, la suppression de l’accord de 1968 pourrait avoir des répercussions majeures, notamment pour les millions de Franco-Algériens installés en France. Un tel revirement risquerait d’exacerber les tensions entre Paris et Alger, dans un contexte où l’Algérie elle-même fait face à des défis économiques et sociaux considérables.
Alors que la France durcit sa politique migratoire et que l’Algérie défend ses intérêts régionaux, la remise en cause de cet accord pourrait bien marquer un tournant décisif dans une relation déjà fragilisée.
La Rédaction

