La prise des aéroports de Mekele, Axoum et Shire par les forces tigréennes marque un basculement beaucoup plus grave qu’une nouvelle poussée de tension dans le nord de l’Éthiopie. Quatre ans après l’accord de Pretoria qui avait interrompu une guerre à quelque 600 000 morts, les combats opposent de nouveau directement les forces du Tigré au pouvoir fédéral et débordent déjà vers l’Afar et l’Amhara.
L’accord de paix signé à Pretoria le 2 novembre 2022 devait empêcher précisément ce scénario. Après deux années d’une guerre dévastatrice, Addis-Abeba et le Front de libération du peuple du Tigré (TPLF) avaient accepté une cessation permanente des hostilités. Quatre ans plus tard, cette architecture de paix menace désormais de céder.
Les forces tigréennes ont pris le contrôle des aéroports de Mekele, Shire et Axoum, provoquant la suspension des vols d’Ethiopian Airlines vers ces trois villes. Des combats ont parallèlement éclaté contre les forces fédérales dans l’Afar et sont également signalés dans l’Amhara. Ce jeudi, un responsable tigréen a déclaré à l’AFP que les deux camps étaient désormais en situation de « guerre ouverte ».
Pretoria rattrapé par ses dossiers non réglés
La reprise des armes n’arrive pas brutalement après quatre années de paix véritable. Les tensions s’accumulaient depuis plusieurs mois, avec des affrontements sporadiques, des frappes de drones et des mouvements de troupes. Plusieurs dispositions de l’accord de Pretoria restent en outre inachevées et environ un million de personnes demeurent déplacées.
Les responsabilités dans le déclenchement de cette nouvelle offensive sont contestées. Les autorités tigréennes affirment avoir répondu à des bombardements fédéraux impliquant avions, drones et artillerie. Du côté du gouvernement, des responsables accusent au contraire le TPLF d’avoir lancé une offensive contre les positions fédérales. Ces versions ne peuvent pas toutes être vérifiées indépendamment.
L’Union africaine et l’IGAD demandent désormais une désescalade immédiate et un retour au dialogue, en rappelant que Pretoria demeure le cadre convenu pour régler les différends. L’Union européenne estime également qu’il n’est « pas encore trop tard » pour revenir à l’accord de cessation des hostilités.
Les ennemis de 2020 ont changé de camp
La différence majeure avec la précédente guerre tient cependant à la recomposition des alliances. Quelques jours avant cette nouvelle offensive, le TPLF a rejoint six autres groupes armés dans une coalition opposée au gouvernement d’Abiy Ahmed.
Parmi eux figure le mouvement Fano amhara. Or ses combattants avaient participé à la guerre de 2020-2022 aux côtés des forces fédérales contre le TPLF. Depuis 2023, Fano combat à son tour Addis-Abeba. Des adversaires d’hier se retrouvent ainsi réunis par leur opposition au pouvoir central, même si d’importants différends territoriaux et politiques persistent entre eux.
Cette alliance ne constitue pas pour autant une force homogène. Ses sept composantes disposent de capacités militaires très différentes et certaines conservent des revendications contradictoires. Mais son existence modifie la géographie politique du conflit : la crise ne se limite plus au face-à-face historique entre le Tigré et Addis-Abeba.
Le risque d’une guerre qui dépasse le Tigré
C’est précisément ce débordement qui rend la situation actuelle particulièrement dangereuse. Les combats atteignent déjà l’Afar et l’Amhara, tandis que l’Éthiopie reste confrontée à d’autres insurrections, notamment en Oromia.
Le pays n’a pourtant pas terminé de réparer les conséquences de la guerre précédente. Des centaines de milliers de personnes ont été tuées entre 2020 et 2022 selon les estimations citées par l’Union africaine, tandis que les déplacements et destructions continuent de peser sur le Tigré.
La prise des aéroports n’est donc que le signe le plus visible d’une rupture plus profonde. Quatre ans après avoir arrêté une guerre, l’accord de Pretoria doit désormais réussir ce qu’il n’avait pas encore complètement accompli : transformer une cessation des combats en paix durable. À défaut, l’Éthiopie risque de retrouver la guerre avec des alliances encore plus complexes qu’en 2020.
La Rédaction
Sources : AFP ; Reuters ; Union africaine ; IGAD ; Union européenne.

