L’Éthiopie cherche depuis des années la formule capable de maintenir ensemble un État de près de 130 millions d’habitants traversé par des appartenances régionales, ethniques et politiques puissantes. Le dialogue national vient de faire émerger une réponse institutionnelle lourde de conséquences : concentrer l’exécutif autour d’une présidence forte.
Les quelque 4 000 participants réunis à Addis-Abeba ont largement soutenu le remplacement du système actuel, où les fonctions de chef de l’État et de chef du gouvernement sont séparées, par une présidence exécutive cumulant les deux rôles. La recommandation pourrait arriver devant le Parlement à sa reprise en octobre.
Centraliser pour mieux représenter la nation
Le raisonnement des partisans de la réforme touche directement à l’une des contradictions du fédéralisme éthiopien. Aujourd’hui, le Premier ministre accède au pouvoir depuis une circonscription parlementaire particulière avant de diriger l’ensemble de la fédération. Une présidence exécutive est présentée comme un moyen d’incarner plus directement l’État au-dessus des appartenances territoriales.
Cette volonté apparaît également dans une autre recommandation du dialogue : réduire le financement public des partis organisés sur une base ethnique au profit de formations à vocation nationale. Derrière la réforme institutionnelle se dessine donc un projet politique plus vaste : déplacer progressivement le centre de gravité du système, des identités fédérales vers une représentation davantage nationale.
Mais cette recherche d’unité ouvre immédiatement une question inverse. Dans un pays où l’autonomie des régions constitue précisément l’un des fondements de l’équilibre constitutionnel, renforcer le centre peut être considéré comme une solution aux fragmentations autant que comme une nouvelle source de défiance.
Abiy Ahmed au centre de l’équation
Impossible, dès lors, de dissocier la réforme de celui qui exerce le pouvoir depuis 2018. Si le projet aboutit, Abiy Ahmed apparaît comme le bénéficiaire politique potentiel le plus évident d’une fonction réunissant les prérogatives aujourd’hui réparties entre la présidence et la primature.
La question devient d’autant plus sensible que le futur président serait choisi par le Parlement, où le parti au pouvoir dispose d’une très large majorité. Les opposants au projet craignent ainsi qu’une réforme présentée comme une réponse institutionnelle aux divisions du pays aboutisse à concentrer davantage de pouvoir autour d’un seul poste.
Le débat ne peut donc pas être réduit à l’opposition entre régime parlementaire et régime présidentiel. Il porte sur les contre-pouvoirs qui accompagneraient la transformation : prérogatives du Parlement, autonomie des institutions, équilibre fédéral et mécanismes capables d’empêcher qu’une présidence destinée à représenter toute la nation ne devienne un centre de pouvoir insuffisamment contrôlé.
Le paradoxe d’un dialogue sans tous les adversaires
C’est ici que la réforme rencontre sa principale fragilité politique. Le dialogue a permis à des milliers de représentants de débattre pendant 40 jours de huit grandes questions nationales, de la structure de l’État à la réconciliation. Mais plusieurs formations importantes de l’opposition l’ont boycotté et les groupes armés n’y ont pas participé.
Or ce sont précisément ces absents qui se trouvent au cœur d’une partie des crises que la nouvelle architecture institutionnelle prétend contribuer à résoudre. Des insurrections persistent en Oromia et en Amhara, tandis que l’équilibre issu de la guerre du Tigré reste fragile.
La contradiction éthiopienne apparaît alors dans toute sa profondeur : le pays envisage de renforcer le centre pour surmonter ses divisions au moment même où une partie de ces divisions exprime une défiance envers le pouvoir central.
Si le Parlement ouvre effectivement le chantier constitutionnel en octobre, le véritable débat ne portera donc pas uniquement sur le nom du prochain chef de l’exécutif. Il devra répondre à une question beaucoup plus déterminante pour l’avenir de la fédération : une Éthiopie fragmentée peut-elle retrouver son unité en concentrant davantage le pouvoir, ou cette concentration risque-t-elle d’approfondir les fractures qu’elle prétend résorber ?
La Rédaction
Sources : Ethiopian National Dialogue Commission ; presse éthiopienne ; AFP, 31 août 2026.

