Dans l’est de la République démocratique du Congo, documenter le conflit expose désormais les journalistes à des représailles systémiques, à la clandestinité ou au sabotage. Pris en étau entre la rébellion, l’armée régulière et les coalitions de milices, les reporters locaux opèrent dans un espace public militarisé, où la neutralité factuelle est criminalisée et assimilée à un acte d’hostilité.
Bukavu — la reconfiguration du front, déplacement du péril
Le récent reflux des lignes de front dans la province du Sud-Kivu n’a en rien desserré l’étau sur les professionnels des médias ; il en a simplement déplacé la géographie. Si la retraite, en mai dernier, des rebelles du M23 et de l’Alliance fleuve Congo (AFC) a libéré plusieurs localités, la réoccupation de ces territoires par les Forces armées de la RDC (FARDC) et leurs supplétifs Wazalendo (« patriotes ») s’accompagne d’un lourd climat de suspicion. Dans ces zones grises, où persistent frappes de drones et accusations d’exactions, l’exercice du journalisme indépendant est devenu impossible. Aucun des belligérants ne tolère un regard tiers sur la conduite des hostilités. Face à cette dérive sécuritaire, le choix est désormais binaire : l’exil ou le silence sous la contrainte.
Le cas Minembwe : le prix du témoignage sur les civils
L’un des visages de cette répression est celui d’Anne Nanduhura, reporter pour Radio Tuungane. En juin, la journaliste a fait l’objet de menaces de mort réitérées après avoir enquêté sur l’usage des drones de combat, l’impact humanitaire du conflit et le blocus de fait imposé autour des populations civiles de Minembwe.
Cette enclave des hauts plateaux du Sud-Kivu, bastion historique de la communauté Banyamulenge, cristallise les tensions géopolitiques régionales. Passée sous le contrôle des milices Twirwaneho — alliées de circonstance du M23 et de l’AFC —, la localité subit l’encerclement asymétrique de l’armée congolaise et des Wazalendo. Ce siège prolongé asphyxie l’économie locale, paralyse les couloirs d’aide d’urgence et multiplie le nombre de déplacés.
Selon les alertes documentées par le Comité pour la protection des journalistes (CPJ), les intimidations contre Anne Nanduhura ont débuté suite à la diffusion d’un reportage attribuant aux forces loyalistes une frappe de drone meurtrière à Ilundu. « Continuez vos chroniques et vous serez exécutée », lui a signifié un interlocuteur anonyme. Quelques jours plus tard, un nouveau sujet sur le blocus routier de Minembwe déclenchait un second avertissement, augurant sa capture en cas de bascule militaire de la ville. Veuve d’un infirmier tué en 2022 par un tir de drone et mère de cinq enfants, elle vit aujourd’hui sous la menace imminente d’une arrestation arbitraire.
Radio Faraja : quand le relais officiel devient un motif de représailles
À Sange, au cœur de la plaine stratégique de la Ruzizi, la censure prend des formes tout aussi brutales. Zachée Nabihazire Kalume, directeur de la station locale Radio Faraja, a été contraint de basculer dans la clandestinité absolue.
Son tort ? Avoir simplement relayé sur ses ondes une directive de l’état-major des FARDC ordonnant aux miliciens Wazalendo de quitter l’agglomération pour céder le contrôle sécuritaire aux unités des forces spéciales. Un chef de faction local a immédiatement accusé le média de « saper le moral des troupes », proférant des menaces directes de mort et de destruction par incendie de la station. Cet épisode illustre le paradoxe tragique de la région : la simple diffusion d’une information institutionnelle expose les journalistes à la fureur de seigneurs de guerre locaux pourtant théoriquement alliés au pouvoir de Kinshasa.
L’information comme arme de guerre psychologique
La vulnérabilité des rédactions du Sud-Kivu met en lumière une stratégie globale de contrôle du récit. La multiplication des frappes de drones en zones densément peuplées augmente le risque physique pour les équipes de terrain — Radio Tuungane ayant déjà été touchée par des éclats de projectiles en mars dernier.
Dans cette guerre de l’information, la vérité factuelle est la première victime du feu croisé.
Le déni de neutralité conduit à requalifier systématiquement en acte de trahison ou de complicité avec l’ennemi toute documentation des pertes civiles ou toute dénonciation des dérives d’une faction.
La guerre cognitive pousse chaque camp à exiger des médias locaux une adhésion idéologique totale, transformant les fréquences radio en outils de propagande militaire.
La précarité structurelle aggrave encore cette exposition. Dépourvus de gilets pare-balles, de protocoles de sécurité numérique et de soutiens financiers pour s’exiler, les journalistes congolais opèrent sans filet.
Au-delà de la survie physique de ces professionnels, c’est le droit à l’information des populations civiles qui est directement visé. En muselant la presse de proximité, les acteurs du conflit tentent d’effacer le coût humain d’une guerre de basse intensité vieille de trente ans, pour ne laisser subsister que des communiqués de victoire militaires désincarnés.
La Rédaction

