Un Premier ministre assassiné au cœur de Stockholm
Le 28 février 1986, peu avant minuit, Olof Palme marche dans le centre de Stockholm avec son épouse Lisbeth. Le Premier ministre suédois vient de sortir du cinéma Grand où le couple a assisté à une séance, sans escorte ni gardes du corps.
À 23 h 21, alors qu’ils avancent sur Sveavägen, un homme surgit derrière eux.
Deux coups de feu retentissent.
Olof Palme, 59 ans, est mortellement touché dans le dos. Une seconde balle blesse légèrement son épouse. Le tireur s’enfuit à pied et disparaît dans les rues voisines.
En quelques secondes, la Suède vient de perdre son chef de gouvernement et d’entrer dans l’une des plus grandes énigmes judiciaires européennes du XXᵉ siècle.
Une scène de crime et des erreurs dès les premières heures
L’assassinat déclenche une enquête gigantesque, mais les premières heures sont marquées par plusieurs dysfonctionnements.
La scène de crime n’est pas immédiatement sécurisée de manière optimale. Des témoignages sont recueillis tardivement, certaines informations circulent difficilement entre les services et le dispositif destiné à fermer rapidement les accès à Stockholm ne permet pas d’intercepter le meurtrier.
L’arme du crime ne sera jamais retrouvée.
Les expertises établissent que le tireur a utilisé un revolver de gros calibre, vraisemblablement un .357 Magnum. Les deux projectiles sont récupérés, mais ils ne permettent pas d’identifier une arme précise.
Les enquêteurs se retrouvent ainsi devant un paradoxe : le chef du gouvernement a été assassiné en plein centre de la capitale, devant plusieurs témoins, mais son meurtrier s’est volatilisé.
Christer Pettersson, condamné puis acquitté
Après plusieurs pistes infructueuses, les soupçons se concentrent sur Christer Pettersson, un homme connu de la police pour des faits de violence et de toxicomanie.
Lisbeth Palme l’identifie comme l’homme qu’elle affirme avoir aperçu lors de l’assassinat.
En juillet 1989, Pettersson est condamné à la réclusion criminelle à perpétuité.
Mais quelques mois plus tard, la cour d’appel l’acquitte.
Les magistrats relèvent les faiblesses de l’identification, l’absence d’arme du crime, l’absence de mobile clairement établi et surtout l’inexistence de preuve matérielle reliant Pettersson à l’assassinat.
La première grande réponse judiciaire à l’affaire Palme vient de s’effondrer.
Christer Pettersson meurt en 2004 sans avoir été définitivement condamné pour le meurtre.
Des pistes qui conduisent aux quatre coins du monde
L’enquête prend ensuite des proportions extraordinaires.
Les enquêteurs explorent la piste du PKK, organisation kurde considérée comme hostile par les autorités suédoises de l’époque. Ils s’intéressent également à l’extrême droite suédoise, à certains policiers, aux services secrets étrangers, au régime sud-africain de l’apartheid et à différents réseaux liés au trafic international d’armes.
La personnalité politique d’Olof Palme alimente ces hypothèses.
Figure majeure de la social-démocratie européenne, critique virulent de l’apartheid, opposant à la guerre du Vietnam et défenseur de nombreux mouvements de libération, Palme possédait des adversaires politiques bien au-delà des frontières suédoises.
Des dizaines de milliers de personnes sont interrogées ou mentionnées dans le dossier. Des centaines d’individus reconnaissent même, à différents moments, avoir commis le meurtre.
Aucune de ces pistes ne débouche sur une démonstration judiciaire.
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Stig Engström, « l’homme de Skandia »
Au fil des années, un autre nom prend progressivement de l’importance : Stig Engström.
Graphiste travaillant pour la compagnie d’assurances Skandia, dont les bureaux se trouvent à proximité immédiate du lieu du crime, Engström affirme avoir quitté son travail quelques instants avant l’assassinat et s’être trouvé parmi les premiers témoins à porter secours à Olof Palme.
Mais son récit pose problème.
Ses déclarations évoluent, certains témoins ne se souviennent pas de sa présence et plusieurs détails qu’il fournit semblent incompatibles avec d’autres témoignages.
Surtout, sa description physique et ses vêtements présentent des similitudes avec ceux de l’homme aperçu fuyant la scène.
Une hypothèse finit alors par émerger : Stig Engström n’aurait peut-être jamais été un simple témoin. Il aurait pu être le meurtrier.
2020 : la justice désigne son principal suspect
Le 10 juin 2020, après trente-quatre années d’enquête, le procureur Krister Petersson convoque une conférence de presse historique.
Il annonce que l’enquête sur l’assassinat d’Olof Palme est close.
Le principal suspect désigné est Stig Engström.
Mais Engström est mort en 2000.
Le procureur explique que, s’il avait été vivant, les éléments réunis auraient justifié la poursuite des investigations à son encontre. Sa mort rend cependant impossible toute mise en accusation et tout procès.
Aucune arme n’a été retrouvée chez lui. Aucun ADN ne le relie au meurtre. Aucun témoin ne l’a formellement identifié comme le tireur. Aucun élément matériel irréfutable ne démontre qu’il se trouvait armé sur Sveavägen cette nuit-là.
La conclusion de l’enquête repose donc principalement sur un faisceau d’indices et sur l’élimination progressive d’autres hypothèses.
Un suspect n’est pas un coupable
C’est ici que l’affaire Palme prend une dimension judiciaire particulièrement délicate.
Stig Engström n’a jamais été jugé pour l’assassinat.
Il n’a jamais pu répondre aux accusations formulées vingt ans après sa mort. Aucun avocat n’a pu confronter les éléments retenus contre lui à ceux susceptibles de l’innocenter. Aucun tribunal n’a examiné contradictoirement le dossier.
Il serait donc juridiquement incorrect de présenter Engström comme le meurtrier établi d’Olof Palme.
La décision de 2020 signifie seulement que le parquet suédois le considérait comme le suspect le plus vraisemblable et qu’aucune poursuite ne pouvait plus être engagée contre lui en raison de son décès.
Cette distinction est fondamentale.
Une enquête fermée, une énigme toujours ouverte
La clôture du dossier après trente-quatre années d’investigations devait apporter une réponse à la Suède.
Elle a surtout provoqué une nouvelle controverse.
Pour certains observateurs, la piste Engström constitue la reconstruction la plus cohérente disponible après des décennies d’échecs. Pour d’autres, elle revient à faire porter la responsabilité du crime à un homme mort, sur la base d’indices qui n’auraient peut-être jamais suffi à obtenir sa condamnation devant un tribunal.
Le paradoxe demeure donc entier.
La justice suédoise a fermé son enquête, mais elle n’a jamais obtenu de jugement définitif désignant l’assassin d’Olof Palme.
Qui a tiré sur le Premier ministre suédois le 28 février 1986 ? Stig Engström était-il réellement le mystérieux homme aperçu quittant la scène, ou simplement un témoin excentrique dont les contradictions ont fini par faire de lui le suspect idéal ?
Près de quarante ans après le régicide, aucune juridiction n’a répondu à cette question.
Et c’est peut-être là toute la singularité de l’affaire Palme : l’une des plus longues enquêtes criminelles d’Europe s’est officiellement terminée sans arme, sans procès et sans coupable judiciairement établi.
La Rédaction
Sources et références
- Parquet suédois.
- Cour d’appel de Svea.
- Archives du gouvernement suédois.
- SVT, BBC, Reuters et archives de la presse suédoise.

