Trois membres d’une même famille exécutés dans une ferme
Dans la nuit du 21 au 22 mai 1999, un ou plusieurs individus pénètrent dans la ferme familiale d’Orderud, à Sørum, près d’Oslo. À l’intérieur se trouvent Kristian Magnus Orderud, son épouse Marie et leur fille Anne Orderud Paust. Tous les trois sont abattus à bout portant. Les corps sont découverts le lendemain. Kristian et Marie sont âgés de plus de 80 ans. Leur fille Anne, 47 ans, travaille comme secrétaire auprès du ministre norvégien de la Défense. Son époux, Per Paust, diplomate au ministère des Affaires étrangères, est mort d’un cancer quelques semaines auparavant.
La violence du crime et le profil des victimes provoquent immédiatement une immense émotion en Norvège. Les enquêteurs constatent qu’une vitre de la porte donnant sur la véranda a été brisée pour pénétrer dans la maison. Les victimes ont été tuées dans différentes pièces, ce qui laisse penser à une opération préparée plutôt qu’à un acte improvisé. Mais dès les premières investigations, une question s’impose : pourquoi quelqu’un voulait-il éliminer cette famille ?
Une guerre familiale autour de la ferme
Les policiers découvrent rapidement un conflit particulièrement violent autour de la propriété d’Orderud. Per Kristian Orderud, fils de Kristian et Marie et frère d’Anne, exploite la ferme avec son épouse Veronica. Depuis plusieurs années, il s’oppose à ses parents et à sa sœur sur la propriété et la transmission du domaine. Les relations familiales sont devenues extrêmement tendues.
Pour les enquêteurs, ce conflit fournit un mobile possible. Mais un autre élément complique considérablement le dossier. Avant le triple meurtre, Anne Orderud Paust et son mari avaient déjà été la cible de deux incidents inquiétants à Oslo. En juillet 1998, de la dynamite avait été découverte sous leur voiture. Quelques semaines plus tard, une tentative impliquant une bouteille de gaz avait été constatée près de leur appartement. Les policiers doivent alors déterminer si ces événements sont liés à la guerre familiale ou s’ils renvoient à une tout autre affaire.
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Quatre personnes dans le viseur de la police
L’enquête finit par se concentrer sur quatre personnes : Per Kristian Orderud, son épouse Veronica, Kristin Kirkemo — demi-sœur de Veronica — et Lars Grønnerød, ancien compagnon de Kristin. Les investigations mettent au jour des armes, des déplacements, des relations personnelles complexes et différents éléments circonstanciels que l’accusation considère comme les pièces d’un même projet criminel.
Les versions des quatre suspects divergent fortement. Certains accusent les autres. D’autres nient toute connaissance du projet meurtrier. Per et Veronica Orderud soutiennent qu’ils n’ont joué aucun rôle dans les assassinats. Le dossier devient progressivement un gigantesque puzzle judiciaire. Mais il lui manque une pièce essentielle : aucune preuve ne permet de déterminer avec certitude qui est entré dans la ferme cette nuit-là et qui a tiré.
Quatre condamnations sans désigner le ou les tueurs
Après un premier jugement puis un procès en appel, la justice norvégienne rend sa décision définitive en 2002. Les quatre accusés sont reconnus coupables de complicité de meurtres prémédités. Per Kristian Orderud et Veronica Orderud sont condamnés à 21 ans de prison. Lars Grønnerød reçoit une peine de 18 ans et Kristin Kirkemo de 16 ans. La justice considère donc que les quatre ont participé, à des degrés différents, au projet criminel ayant conduit à la mort de Kristian, Marie et Anne.
Mais elle ne répond pas à une question fondamentale : qui a matériellement commis les assassinats ? Aucun des quatre condamnés n’est juridiquement désigné comme celui ayant tiré sur les trois victimes. Aucun scénario définitif ne permet d’établir si un seul tireur ou plusieurs personnes se trouvaient dans la ferme. Le crime est donc judiciairement sanctionné sans que son exécution matérielle soit complètement reconstituée.
Qui a appuyé sur la détente ?
C’est ce paradoxe qui transforme l’affaire Orderud en énigme judiciaire. Dans la plupart des dossiers criminels non résolus, la justice cherche encore les responsables. Ici, elle les a condamnés. Pourtant, elle ignore toujours qui a tué physiquement les victimes.
L’accusation a construit son dossier autour d’une responsabilité collective : les condamnés auraient participé à la préparation ou à la réalisation d’un projet meurtrier commun. Cette construction permettait juridiquement de retenir leur culpabilité sans nécessairement déterminer lequel avait tenu l’arme. Mais pour Per et Veronica Orderud, cette impossibilité de reconstituer précisément les meurtres constitue au contraire l’une des principales faiblesses du dossier. Tous deux ont continué à proclamer leur innocence après leur sortie de prison.
Une longue bataille pour obtenir un nouveau procès
Des années après leur condamnation, Per et Veronica Orderud demandent la réouverture de l’affaire. Leur défense présente de nouveaux témoignages, de nouvelles analyses et plusieurs scénarios alternatifs. Elle soutient notamment que certains éléments n’ont pas été correctement interprétés lors des procès et que d’autres pistes auraient été insuffisamment explorées.
Le dossier est examiné pendant près de six ans par la Commission norvégienne de révision des affaires pénales. Le 17 juin 2024, sa décision tombe : la commission refuse à l’unanimité de rouvrir le procès. Elle considère que les nouveaux éléments présentés ne sont pas suffisamment solides pour pouvoir conduire à un acquittement et qu’aucune irrégularité procédurale ne justifie une nouvelle audience. La condamnation des Orderud reste donc intacte.
Une affaire résolue qui conserve son énigme
L’affaire Orderud occupe une place singulière dans l’histoire judiciaire norvégienne. Sur le plan juridique, elle est résolue : quatre personnes ont été reconnues coupables et condamnées, les recours ont été examinés et la dernière grande demande de révision a été rejetée. Sur le plan criminel, pourtant, une partie essentielle de l’histoire demeure inconnue.
Qui est entré dans la ferme ? Une seule personne a-t-elle tiré ou plusieurs ? Parmi les quatre condamnés, qui était présent au moment des assassinats ? Une autre personne a-t-elle pu participer directement à l’exécution ? Plus d’un quart de siècle après le triple meurtre, la justice norvégienne possède des responsables mais toujours pas de réponse définitive à ces questions. C’est toute l’étrangeté du dossier Orderud : quatre personnes ont purgé de lourdes peines pour leur participation à trois assassinats dont personne n’a jamais réussi à établir avec certitude qui les a matériellement commis.
La Rédaction
Sources et références
- Cour suprême de Norvège.
- Commission norvégienne de révision des affaires pénales.
- Archives judiciaires norvégiennes.
- NRK, VG et Store norske leksikon.

