Deux hommes disparaissent à dix mois d’intervalle
Dans la nuit du 26 au 27 janvier 1974, Gudmundur Einarsson, 18 ans, disparaît en Islande après une soirée passée à Hafnarfjörður, près de Reykjavik. Des témoins le voient tenter de rentrer chez lui à pied dans des conditions météorologiques difficiles. Il ne sera jamais revu.
Son corps n’est pas retrouvé.
Dix mois plus tard, le 19 novembre, un autre homme, Geirfinnur Einarsson, 32 ans et sans lien de parenté avec Gudmundur, quitte son domicile de Keflavík après avoir reçu un mystérieux appel téléphonique. Sa voiture est retrouvée près d’un café situé à proximité du port. Lui aussi disparaît.
Aucun corps. Aucune scène de crime. Aucun élément ne démontre même, à ce stade, que les deux hommes ont été assassinés.
Pourtant, ces deux disparitions vont bientôt être réunies dans une seule enquête et provoquer l’une des plus grandes erreurs judiciaires de l’histoire islandaise.
Six jeunes gens au centre de l’enquête
La pression exercée sur les autorités devient considérable. Dans cette Islande des années 1970, où les homicides sont extrêmement rares, la disparition de deux hommes en moins d’un an bouleverse l’opinion.
Les enquêteurs finissent par s’intéresser à un petit groupe de jeunes gens fréquentant les milieux marginaux de Reykjavik : Sævar Ciesielski, Erla Bolladóttir, Kristján Viðar Júlíusson, Tryggvi Rúnar Leifsson, Albert Klahn Skaftason et Guðjón Skarphéðinsson.
Au départ, rien ne permet de les relier matériellement aux deux disparus.
Mais les interrogatoires vont tout changer.
Des centaines d’heures d’interrogatoire
Les suspects sont placés en détention et soumis à des interrogatoires extrêmement longs. Certains restent plusieurs mois en isolement, avec très peu de contacts avec l’extérieur.
Sævar Ciesielski passe notamment plus de 600 jours en détention provisoire, dont une grande partie en isolement. Les suspects sont interrogés encore et encore sur des événements dont ils affirment initialement ne rien savoir.
Progressivement, quelque chose d’extraordinaire se produit.
Ils commencent à douter de leurs propres souvenirs.
Les enquêteurs leur présentent des scénarios, confrontent leurs déclarations, leur demandent d’imaginer ce qui aurait pu se produire. Certaines personnes finissent par admettre qu’elles pourraient avoir participé à des crimes qu’elles ne parviennent pourtant pas à se rappeler.
Puis viennent les aveux.
À lire aussi : Énigmes judiciaires : l’affaire Sophie Toscan du Plantier, un meurtre prisonnier du conflit entre les justices française et irlandaise
Des meurtriers incapables de se souvenir de leurs crimes
Plusieurs membres du groupe reconnaissent progressivement leur participation aux disparitions de Gudmundur et Geirfinnur.
Mais leurs récits changent continuellement.
Les lieux diffèrent. Les circonstances des morts varient. Les rôles attribués à chacun évoluent au fil des interrogatoires.
Plus troublant encore : les suspects expliquent parfois qu’ils ne se souviennent pas directement des crimes, mais qu’ils ont fini par croire qu’ils avaient pu les commettre.
Les enquêteurs organisent des reconstitutions et recherchent les corps aux endroits indiqués.
Ils ne trouvent rien.
Aucune dépouille, aucune arme et aucune trace scientifique ne vient confirmer les confessions.
Malgré cela, les aveux deviennent le cœur du dossier judiciaire.
Des condamnations sans corps ni preuves matérielles
En 1977, plusieurs accusés sont condamnés. Les décisions sont confirmées en grande partie par la Cour suprême islandaise en 1980.
La justice considère alors que les déclarations croisées des suspects permettent de reconstituer les deux crimes.
Pourtant, les corps de Gudmundur et Geirfinnur n’ont toujours pas été retrouvés.
Aucune preuve matérielle ne démontre leur assassinat.
Pendant des années, les condamnés affirment que leurs aveux ont été obtenus dans des conditions psychologiques extrêmes et qu’ils ont fini par confondre ce qu’ils savaient réellement avec ce que les enquêteurs leur avaient suggéré.
L’affaire devient progressivement un cas d’étude international sur un phénomène encore mal compris à l’époque : les faux souvenirs.
Quand l’esprit finit par fabriquer une histoire
Les recherches en psychologie judiciaire montreront ensuite qu’une personne soumise à des interrogatoires répétitifs, à l’isolement, à la privation de repères et à une forte pression peut progressivement perdre confiance dans sa propre mémoire.
Elle peut finir par accepter comme possible un événement qui ne s’est jamais produit.
Dans certains cas extrêmes, elle peut même construire mentalement des fragments de souvenirs correspondant aux suggestions qui lui sont présentées.
L’affaire islandaise devient emblématique de ce mécanisme.
Les suspects ne semblent pas avoir simplement menti pour mettre fin aux interrogatoires. Certains paraissent avoir réellement fini par douter de leur innocence.
La frontière entre souvenir, suggestion et imagination s’est progressivement effondrée.
2018 : la justice revient sur ses propres condamnations
Des décennies plus tard, le dossier est entièrement réexaminé.
Les méthodes d’interrogatoire utilisées dans les années 1970 sont analysées à la lumière des connaissances modernes sur la mémoire et les faux aveux. Les incohérences des confessions apparaissent alors sous un jour nouveau.
Le 27 septembre 2018, la Cour suprême d’Islande acquitte cinq des six personnes condamnées des accusations directement liées aux disparitions de Gudmundur et Geirfinnur.
Quarante-quatre ans après les faits, l’une des affaires criminelles les plus célèbres du pays bascule officiellement du côté de l’erreur judiciaire.
Mais cette décision provoque un nouveau paradoxe.
Si les personnes condamnées n’ont pas tué Gudmundur et Geirfinnur, que sont devenus les deux hommes ?
Deux disparitions toujours inexpliquées
La réhabilitation des condamnés a détruit la version judiciaire construite dans les années 1970. Elle n’a cependant apporté aucune réponse sur le sort des disparus.
Gudmundur Einarsson n’a jamais été retrouvé.
Geirfinnur Einarsson non plus.
Il demeure même impossible d’affirmer avec certitude qu’ils ont été assassinés.
Accident, disparition volontaire, homicide commis par d’autres personnes : toutes ces possibilités subsistent.
C’est ce qui rend l’affaire particulièrement vertigineuse. Pendant plusieurs décennies, l’Islande a possédé une histoire officielle expliquant deux crimes. Des suspects avaient avoué, des tribunaux avaient condamné et les dossiers semblaient résolus.
Puis cette vérité judiciaire s’est effondrée.
L’affaire Gudmundur et Geirfinnur rappelle ainsi l’un des principes les plus importants de la justice pénale : un aveu n’est pas nécessairement une preuve de vérité. Sous certaines conditions, l’esprit humain peut être amené à construire le souvenir d’un crime qui n’a peut-être jamais existé.
Cinquante ans après les deux disparitions, l’énigme originelle reste donc entière : que sont réellement devenus Gudmundur et Geirfinnur ?
La Rédaction
Sources et références
- Cour suprême d’Islande.
- Ministère islandais de la Justice.
- Commission chargée du réexamen des condamnations.
- Archives judiciaires islandaises.
- BBC, RÚV et presse islandaise.

