Deux jeunes femmes assassinées à Trondheim, deux procès et deux condamnations contre le même homme. Pendant près de deux décennies, la justice norvégienne considère Fritz Moen comme responsable des meurtres de Torunn Finstad et Sigrid Heggheim. Pourtant, aucune preuve technique ne le relie directement au premier crime et les traces biologiques du second rendent sa culpabilité de plus en plus difficile à soutenir. Après des années de combat, Moen est acquitté d’un premier meurtre en 2004. Il meurt quelques mois plus tard, toujours condamné pour le second. Puis un autre homme confesse les deux crimes sur son lit de mort. En août 2006, Fritz Moen est finalement innocenté du second meurtre, dix-sept mois après son décès.
Deux meurtres et un même suspect
Sigrid Heggheim, 20 ans, est tuée à Trondheim en septembre 1976. Un an plus tard, en octobre 1977, Torunn Finstad, également âgée de 20 ans, est retrouvée morte dans la même ville. Les enquêteurs voient des similitudes entre les deux affaires et leurs soupçons se concentrent sur Fritz Moen, un homme sourd qui éprouve d’importantes difficultés de communication et dont un bras est presque entièrement paralysé.
Interrogé dans des conditions qui seront longtemps discutées, Moen livre des déclarations contradictoires et finit par reconnaître certains faits. Ses aveux deviennent la pièce centrale du dossier. Dans l’affaire Torunn, aucune preuve technique ne permet pourtant de le relier directement au meurtre. Malgré ces faiblesses, il est reconnu coupable en mai 1978 et condamné à vingt ans de prison, peine ensuite ramenée à seize ans par la Cour suprême.
Une preuve biologique qui pointe ailleurs
La procédure concernant Sigrid Heggheim soulève un problème supplémentaire. Des traces de sperme sont retrouvées et les caractéristiques sanguines de leur auteur ne correspondent pas à celles de Fritz Moen. L’accusation soutient néanmoins que ces traces pourraient ne pas provenir du meurtrier et défend une chronologie du crime permettant de contourner certains éléments favorables à l’accusé.
Moen est de nouveau poursuivi et condamné en 1981 pour le meurtre de Sigrid et une tentative de viol. Il se retrouve ainsi judiciairement responsable de deux homicides. Pourtant, des années plus tard, une nouvelle expertise sur les traces biologiques conclura qu’il est peu probable qu’il puisse être l’homme à l’origine du sperme retrouvé. L’expert désigné dans le cadre de la procédure de révision estime même très probable que son auteur possède un groupe sanguin différent de celui de Moen.
Pendant ce temps, Moen purge ses peines. Au total, il passera environ dix-huit années en prison pour les deux meurtres. Bien après les procès, l’examen officiel de l’affaire conclura que les autorités n’avaient pas présenté à la défense, au parquet supérieur et aux tribunaux une image suffisamment complète et objective des preuves disponibles.
Un premier acquittement après des années de combat
À partir de la fin des années 1990, le journaliste d’investigation Tore Sandberg reprend minutieusement les deux dossiers. Les demandes de réouverture se heurtent d’abord à des refus. En février 2002, la justice rejette encore la révision des deux affaires.
La situation change devant le comité des recours de la Cour suprême. Une nouvelle expertise est ordonnée sur la preuve biologique du dossier Sigrid. Le spécialiste estime qu’il n’est pas vraisemblable que Fritz Moen soit à l’origine du sperme. Le 14 octobre 2003, la justice accepte donc de rouvrir l’affaire Sigrid, mais refuse encore de faire de même pour le meurtre de Torunn.
Le 7 octobre 2004, vingt-sept ans jour pour jour après sa première arrestation, Fritz Moen est acquitté du meurtre de Sigrid Heggheim. Une moitié de son combat judiciaire est gagnée. L’autre reste entière : sa condamnation pour le meurtre de Torunn Finstad demeure juridiquement valable.
Moen saisit alors la Commission norvégienne de révision des affaires pénales. Il ne connaîtra jamais l’issue de cette ultime procédure. Il meurt le 28 mars 2005, à 63 ans, toujours considéré par la justice comme le meurtrier de Torunn.
Une confession arrive après sa mort
Neuf mois plus tard survient le retournement le plus spectaculaire du dossier. En décembre 2005, Tor Hepsø est hospitalisé à Namsos et sait sa mort proche. Deux jours avant son décès, il affirme devant trois membres du personnel hospitalier avoir tué Sigrid Heggheim et Torunn Finstad. Il maintient ensuite cette confession devant des policiers et un responsable religieux.
Les vérifications révèlent qu’Hepsø se trouvait à Trondheim au moment des deux meurtres. La Commission de révision considère également sa confession comme crédible et relève que son groupe sanguin est compatible avec les éléments biologiques du dossier Sigrid. Mais Hepsø meurt le 20 décembre 2005. Il ne pourra donc jamais être interrogé dans le cadre d’un procès ni être confronté à l’ensemble des preuves.
Cette confession modifie néanmoins définitivement la situation de Fritz Moen. Le 15 juin 2006, la Commission décide de rouvrir l’affaire Torunn. Le parquet ne demande plus le maintien de la condamnation. Le 24 août 2006, la cour d’appel de Borgarting prononce l’acquittement de Moen pour le meurtre de Torunn Finstad. Il est désormais innocenté des deux crimes pour lesquels il avait passé près de dix-huit années derrière les barreaux, mais cette seconde réhabilitation intervient après sa mort.
Une erreur judiciaire devenue affaire d’État
La Norvège ne referme pas le dossier après les acquittements. En septembre 2006, le gouvernement crée une commission chargée d’examiner le fonctionnement de la police, du parquet, des experts et des tribunaux dans les deux procédures. Son rapport, publié sous le titre Fritz Moen et la justice pénale norvégienne, cherche notamment à comprendre comment deux condamnations erronées ont pu être prononcées et maintenues pendant aussi longtemps.
Le Parlement norvégien qualifiera l’affaire d’une des plus graves erreurs judiciaires connues dans le pays. L’enquête officielle met notamment en cause la manière dont le tableau des preuves avait été présenté : les éléments favorables comme défavorables à l’accusé n’avaient pas toujours été exposés de façon complète et objective.
Une dernière incertitude subsiste pourtant. La confession de Tor Hepsø a été jugée suffisamment sérieuse pour peser dans la réouverture du second dossier, mais son décès a empêché tout procès. La justice a donc définitivement établi que Fritz Moen ne devait pas être condamné pour les deux meurtres, sans jamais condamner judiciairement un autre homme à sa place.
L’affaire conserve ainsi son paradoxe : Fritz Moen aura vécu assez longtemps pour voir disparaître l’une de ses deux condamnations, mais pas assez pour savoir qu’il serait finalement innocenté des deux crimes. Quant aux meurtres de Sigrid Heggheim et Torunn Finstad, la confession venue d’un mourant a bouleversé leur histoire judiciaire sans jamais pouvoir être éprouvée devant un tribunal.
La Rédaction
Sources et références
- Gouvernement norvégien, NOU 2007:7, Fritz Moen og norsk strafferettspleie.
- Commission norvégienne de révision des affaires pénales, décision du 15 juin 2006.
- Parlement norvégien, examen de l’affaire Fritz Moen et du rapport de la commission d’enquête.
- Cour d’appel de Borgarting, acquittements de Fritz Moen, 2004 et 2006.

