Alors que les crises alimentaires et nutritionnelles s’aggravent en Afrique de l’Ouest, la CEDEAO tente de réorganiser sa réponse à travers une refonte ambitieuse de sa politique agricole régionale. ECOWAP 2035, le nouvel agenda en gestation, vise à unifier les stratégies agricoles pour bâtir enfin une souveraineté alimentaire, aujourd’hui largement hors de portée.
Une urgence alimentaire chronique et une mise en œuvre freinée
La région ouest-africaine fait face à une équation redoutable : insécurité grandissante, inflation vertigineuse, dépréciation des monnaies locales et restrictions commerciales. Au Sahel central, plus de 75 % des revenus des ménages ruraux sont absorbés par l’alimentation, sans garantir l’accès à une nourriture saine et suffisante. Les prix des céréales y dépassent aujourd’hui de 40 à 50 % la moyenne quinquennale, et atteignent plus de 150 % au Nigeria et au Ghana.
Mais la principale alerte lancée à Lomé par la CEDEAO concerne la faiblesse des moyens mobilisés. En 2024, seulement 48 % des budgets prévus ont été concrètement financés, soit 177 millions de dollars. Ce sous-financement chronique, couplé à l’absence de synergie entre actions d’urgence et politiques de long terme, limite considérablement l’impact des initiatives.
« Les crises sécuritaires du Burkina Faso, du Mali et du Niger continuent de perturber la mise en œuvre des projets », déplore Massandje Touré-Litsé, commissaire aux Affaires économiques et à l’Agriculture de la CEDEAO. L’ECOWAP, politique agricole de la région, peine à atteindre ses objectifs sans une mobilisation coordonnée des ressources.
ECOWAP 2035 : une convergence attendue pour unifier les politiques agricoles
Face à ce constat d’échec partiel, la CEDEAO mise sur ECOWAP 2035, une version révisée et stratégique de sa politique agricole. L’enjeu est majeur : en finir avec la fragmentation des cadres de gouvernance. Aujourd’hui, l’espace ouest-africain vit sous trois politiques agricoles parallèles : celle de la CEDEAO, celle de l’UEMOA, et celle du CILSS. Un non-sens politique et opérationnel, selon Alain Sy Traoré, directeur de l’agriculture et du développement rural de la Commission.
« Il est temps de converger vers une politique unique, fédératrice et inclusive », plaide-t-il. Cette refonte devra intégrer agriculture, nutrition et sécurité alimentaire dans un cadre harmonisé, capable de guider l’action des pays membres et des institutions régionales jusqu’en 2035.
Des outils existent, mais peinent à peser
La CEDEAO ne part pas de zéro. La création de l’ARAA (Agence régionale pour l’agriculture et l’alimentation), la mise en place d’un dispositif de suivi-évaluation, ou encore le lancement d’un fonds régional pour l’agriculture montrent une volonté de structuration. Mais les résultats restent limités.
La dépendance aux financements extérieurs constitue l’un des nœuds du problème : 94 % des ressources agricoles sont encore issues de l’aide internationale. « Nous devons rééquilibrer cette balance », insiste Alain Sy Traoré. La solution passe par une augmentation des contributions nationales, un engagement du secteur privé et une meilleure gouvernance budgétaire.
Vers une souveraineté agricole durable
Cinq grandes priorités structurent les discussions en cours à Lomé : la productivité agricole, le développement des ressources animales et halieutiques, la compétitivité des chaînes de valeur, la résilience et la gouvernance. Chacune de ces dimensions est confrontée à des défis lourds, qu’il s’agisse d’infrastructures défaillantes, de formation insuffisante, ou de législations mal harmonisées.
Mais au cœur du nouveau paradigme voulu par ECOWAP 2035, une idée s’impose : il ne s’agit plus seulement de nourrir les populations, mais de leur permettre de se nourrir elles-mêmes. Cela suppose des politiques ambitieuses, mais surtout un changement de posture. La sécurité alimentaire ne peut plus être un objectif à la remorque de l’aide internationale. Elle doit devenir un pilier souverain du développement régional.
La Rédaction

