Samedi 10 mai, à l’occasion de la Journée nationale de commémoration de l’abolition de l’esclavage, la ville de Saint-Ouen (Seine-Saint-Denis) a célébré un moment de recueillement empreint de dignité et de transmission. Au cœur du parc François-Mitterrand, en présence du maire Karim Bouamrane, de représentants associatifs, d’artistes et de nombreux habitants, une stèle monumentale signée Marc Guillemain et Yao Metsoko a été dévoilée. Pour ce dernier, artiste franco-togolais, cette création s’inscrit dans une démarche profondément ancrée dans la mémoire collective, les identités plurielles et les cultures africaines ancestrales.


Un lieu pour l’histoire et pour l’avenir
« Le devoir de mémoire n’est pas une option, c’est une responsabilité », a déclaré le maire Karim Bouamrane en ouverture de la cérémonie. Son allocution, prononcée devant une assemblée mêlant citoyens, élus et militants de la mémoire, a rappelé l’importance de cette date inscrite dans le calendrier républicain depuis 2006. Le 10 mai, choisi en référence à la première reconnaissance officielle de la traite et de l’esclavage comme crimes contre l’humanité par la France, est désormais une journée de recueillement national. À Saint-Ouen, la commémoration a pris une dimension particulière cette année avec l’inauguration de la stèle hommage. Yao Metsoko a souligné la portée plurielle de la pièce : « Cette œuvre rappelle les cultures millénaires africaines. Cette mémoire est importante et nous la rendons vivante pour qu’elle continue à inspirer le public audonien, et au-delà. » En fusionnant matières brutes et lignes organiques, la stèle donne à voir un langage esthétique enraciné dans les traditions africaines, mais résolument tourné vers l’avenir. Elle s’inscrit dans un paysage urbain en mutation, où l’art public devient aussi espace de résistance et d’éducation.


Une célébration rythmée par les temps forts du souvenir
Après l’inauguration de la stèle, la matinée s’est poursuivie par une marche commémorative jusqu’à la salle Barbara. Guidés par les percussions vibrantes du groupe Mas Liberasyon, les participants ont avancé dans une ambiance solennelle et fraternelle, évoquant les luttes passées et les résistances toujours d’actualité.
À la salle Barbara, le Collectif pour la Commémoration de l’Abolition de l’Esclavage qui est à l’initiative de la stèle présente « No Chains » (Pas de chaînes), une exposition d’art contemporain réunissant une dizaine d’artistes, sous le commissariat du plasticien Yao Metsoko. À travers œuvres plastiques, installations, photographies et textes, l’exposition interroge les formes modernes de domination et invite à une réflexion sur la liberté, la mémoire et la dignité.
Parallèlement, sur le site même du parc François-Mitterrand, où se dresse désormais la stèle, l’association MME a conçu une installation de panneaux pédagogiques retraçant les grandes étapes de l’histoire de la traite et de l’esclavage. Ce parcours éducatif, accessible et documenté, rencontre un fort succès, notamment auprès des publics scolaires et des centres de loisirs. L’exposition reste ouverte au public jusqu’au 17 mai, avec des fiches pédagogiques et des questionnaires mis à disposition sur place pour accompagner la visite.


Engagements collectifs pour une mémoire vivante
La mobilisation associative fut au cœur de la réussite de cette journée. Plusieurs organisations de terrain œuvrant pour la mémoire, l’éducation populaire ou la lutte contre les discriminations ont contribué à ancrer l’événement dans la réalité sociale du territoire. À Saint-Ouen, où cohabitent des communautés issues de multiples migrations, cette pluralité de voix est perçue comme une richesse. Elle permet d’aborder l’histoire de l’esclavage non pas comme une page close, mais comme une matrice de luttes, d’identités et de combats pour l’égalité.


L’art comme vecteur de mémoire et de résilience
Dans cette matinée rythmée par l’émotion, l’art a tenu une place centrale. Loin d’une simple ornementation symbolique, il s’est imposé comme langage d’émancipation, outil d’interpellation et médium de transmission intergénérationnelle. Les artistes présents ont rappelé le rôle fondamental de la création dans la construction d’une mémoire partagée.
Yao Metsoko a insisté sur la nécessité d’inscrire cette mémoire dans les espaces publics : « Une œuvre dans un parc, c’est une œuvre qui parle à tous, tout le temps. Elle ne se ferme pas dans un musée. Elle vit, elle interpelle, elle rassemble. »


Une portée qui dépasse les frontières
Alors que de nombreux pays, des Caraïbes à l’Afrique en passant par l’Amérique latine, intensifient leurs politiques de mémoire, les initiatives comme celle de Saint-Ouen trouvent un écho bien au-delà de l’Hexagone. Dans un contexte mondial marqué par la résurgence de discours discriminants, les commémorations de l’esclavage rappellent les fondements universels des droits humains.
La Journée nationale de commémoration ne se résume pas à un rituel. Elle porte une exigence : celle de regarder le passé en face, pour mieux construire une société plus juste. En honorant les victimes de la traite et de l’esclavage, en valorisant les résistances et les cultures issues de ces tragédies, Saint-Ouen a envoyé un message clair : le combat pour la mémoire est toujours d’actualité.
Richard Laté Lawson-Body

