La musique a toujours été un moyen puissant de rassembler les peuples, d’échanger des idées et d’exprimer des identités culturelles. Cependant, l’histoire de la musique montre que cette fluidité a souvent été contrainte par des catégories imposées. Depuis le XIXe siècle, des divisions artificielles ont été créées, distinguant la « musique classique », souvent perçue comme savante et occidentale, de la « musique ethnique », supposée être orale et figée. Ces frontières, bien que perçues comme naturelles, sont en réalité des constructions qui ont servi à justifier des rapports de domination culturelle.
L’anthropologue Jean-Loup Amselle dans son ouvrage L’Occident connaît la musique (Mimesis, 2024), met en lumière ce paradoxe : les classifications musicales, censées célébrer la diversité, reposent sur une vision réductrice, presque racialisante, qui sépare les musiques par des critères géographiques et temporels. Selon cette logique, les musiques européennes et occidentales sont considérées comme l’ultime forme d’expression musicale, tandis que les musiques africaines, asiatiques ou autres sont souvent réduites à une pureté originelle, figée dans le temps et l’espace. Ce phénomène est particulièrement visible dans l’histoire de la collecte des musiques populaires et traditionnelles à travers le monde.
Prenons l’exemple des collectes de musiques populaires réalisées en Europe, comme celles menées par des figures comme Béla Bartók, Zoltán Kodály et d’autres. Ces chercheurs se sont consacrés à l’étude et à la notation des chansons populaires hongroises, cherchant à isoler ce qu’ils considéraient comme « l’essence » de la musique hongroise. Cependant, cette quête a aussi abouti à l’exclusion de certaines influences, comme la musique tsigane, qu’ils jugeaient non authentique. Un processus similaire s’est produit lors de la collecte des musiques en Afrique et en Asie, où les collecteurs occidentaux ont souvent cherché à définir ce qui appartenait à une culture donnée, tout en effaçant les influences croisées et les métissages.
Le paradoxe de ces collectes réside dans la manière dont les musiques dites « traditionnelles » ont été à la fois marginalisées et idéalisées. D’un côté, elles ont été dévalorisées, considérées comme primitives ou non évoluées, à l’instar des musiques africaines ou asiatiques qui étaient souvent perçues comme figées dans une époque lointaine. D’un autre côté, ces mêmes musiques ont été célébrées lorsqu’elles étaient adaptées ou « purifiées » dans des contextes occidentaux, souvent dans le cadre de la « world music » ou des projets de fusion. Cette instrumentalisation de la musique à des fins commerciales ou culturelles a maintenu les cultures musicales non occidentales dans une position subordonnée, même lorsque leur valeur était reconnue.
Aujourd’hui, le terme « musique métissée » est souvent utilisé pour désigner ces formes de musique qui résultent de rencontres entre différentes traditions musicales. Mais, bien que ce métissage soit parfois vu comme un progrès, il ne fait que renforcer les frontières qu’il prétend abolir. En intégrant des éléments de musiques « exotiques » dans des productions occidentales, l’industrie musicale continue de traiter ces traditions comme des objets à consommer, plutôt que comme des pratiques vivantes et évolutives.
Pourtant, la musique est avant tout un espace de rencontre et de fluidité. Les véritables agents de la musique, qu’ils soient africains, européens, asiatiques ou d’autres horizons, n’ont jamais cessé de s’influencer mutuellement, empruntant des éléments à leurs voisins, redéfinissant constamment leur art. La musique n’a pas de frontières naturelles ; ce sont les classifications imposées qui les créent.
Redécouvrir cette porosité entre les cultures musicales, c’est reconnaître que la musique est un processus dynamique, un terrain d’échanges où les influences circulent librement, défiant les frontières sociales, géographiques et culturelles qui cherchent à les limiter. Dans un monde où les catégories musicales continuent d’être définies par des logiques de pouvoir, il est essentiel de déconstruire ces cloisons pour permettre à toutes les formes musicales de se rencontrer et de s’enrichir mutuellement.
La Rédaction


Bonsoir,
J’apprécie le commentaire mais le titre de mon livre “L’Occident connaît la musique”, Mimesis, 2024, n’est pas mentionné.
Bonjour cher monsieur, vous avez raison. Nous allons apporter une correction. Toutes nos excuses
Je veillerai à ce que la rédaction corrige cette erreur.
Excellente journée
Re bonjour Monsieur Jean-Loup Amselle, la correction est faite. Toutes nos excuses