Abidjan amorce un tournant symbolique et politique : plusieurs rues et boulevards changent de nom pour mettre à l’honneur les figures ivoiriennes. Un effort de revalorisation historique qui s’étendra à tout le pays d’ici 2030.
« Je ne connais pas Giscard » : en une phrase, Franck Hervé Mansou, 31 ans, habitant d’Abidjan, exprime le fossé entre les références postcoloniales encore présentes dans l’espace public et une jeunesse ivoirienne en quête d’ancrage local. Depuis mars 2025, plusieurs grandes artères de la capitale économique ivoirienne ont été débaptisées pour tourner la page de la colonisation française.
Le célèbre boulevard Valéry Giscard d’Estaing (VGE), axe stratégique entre le centre-ville et l’aéroport, porte désormais le nom de Félix Houphouët-Boigny, père fondateur de la nation. D’autres artères ont également changé d’identité : le boulevard de France devient celui de Marie-Thérèse Houphouët-Boigny, tandis que le boulevard de Marseille rend hommage à l’ancien président de l’Assemblée nationale, Philippe Grégoire Yacé.
Une démarche de réappropriation, pas de rupture
Contrairement aux pays voisins comme le Mali, le Niger ou le Burkina Faso, qui ont choisi une rupture frontale avec la mémoire coloniale, la Côte d’Ivoire adopte une posture plus modérée. Alphonse N’Guessan, responsable du projet au ministère de la Construction, précise que le but n’est pas d’effacer, mais de moderniser : « Les noms des rues n’étaient pas forcément utilisés par nos populations. Un nom doit retracer notre histoire, notre culture. »
Seules 600 voies sur environ 15 000 étaient nommées jusqu’ici dans la capitale. Désormais, en concertation avec la société civile, des chefs traditionnels et des experts, de nombreuses rues reçoivent pour la première fois une dénomination. Les plaques, en orange ou vert, arborent les couleurs nationales.
Une jeunesse en quête de repères
Avec plus de 75 % de la population ivoirienne âgée de moins de 35 ans, cette opération a également une visée pédagogique. Pour l’urbaniste Wayiribé Ismaïl Ouattara, elle permet de renforcer le lien entre la ville et ses habitants : « Il est important que les Africains puissent s’identifier au développement urbain. »
Cette nouvelle toponymie crée aussi une géographie de la mémoire qui parle aux générations actuelles. « Les voies doivent porter les noms des révolutionnaires ivoiriens, des politiciens ivoiriens. Là, dans l’avenir, on peut expliquer à nos enfants qui est qui », insiste Franck Hervé Mansou.
Ni oubli ni effacement
Certaines traces de la colonisation subsistent néanmoins. Des quartiers comme Treichville — du nom de l’administrateur colonial Marcel Treich-Laplène — ou Bingerville — d’après le gouverneur Louis-Gustave Binger — conservent leur appellation. Pour l’urbaniste Ouattara, cela montre une volonté de ne pas abolir la mémoire, mais de la contextualiser. « Un jeune qui voit le nom d’un gouverneur colonial n’aura pas le même ressenti que celui qui a vécu cette période », souligne-t-il.
Une transformation nationale d’ici 2030
Le projet, initié à Abidjan, devrait s’étendre à une quinzaine d’autres villes ivoiriennes d’ici 2030. Les enjeux sont aussi pratiques : améliorer la signalisation, faciliter la sécurité, mais également développer l’attractivité touristique. « Il faut vraiment qu’on puisse nommer tous ces espaces pour que la ville puisse s’ouvrir au monde entier », conclut Ouattara.
Derrière un simple changement de plaque se joue donc un travail de mémoire et de transmission. La Côte d’Ivoire ne renie pas son passé colonial, elle choisit de bâtir une mémoire nationale à hauteur d’héritage, de fierté et d’avenir.
La Rédaction

