En février 2025, deux avions militaires américains atterrissaient discrètement à l’aéroport Juan Santamaría, au Costa Rica. À leur bord, 200 migrants et demandeurs d’asile, expulsés sans avertissement par les États-Unis vers un pays qu’ils n’avaient jamais choisi. À l’époque, aucune information précise ne filtrait sur cette opération. Ni Washington ni San José ne publiaient les termes de l’accord qui avait rendu ces transferts possibles.
Ce n’est que maintenant, trois mois plus tard, qu’un rapport de Human Rights Watch lève le voile sur cette expulsion silencieuse. L’enquête, appuyée par des dizaines de témoignages, révèle l’existence d’un accord bilatéral non divulgué et dénonce des violations graves des droits humains : détention abusive, pressions psychologiques, séparations familiales, et un droit d’asile systématiquement contourné. Le Costa Rica, longtemps perçu comme un refuge pour les persécutés, semble avoir troqué sa réputation contre une forme de soumission diplomatique.
Des expulsions sans recours ni transparence
Intitulé « La stratégie est de nous briser », le rapport de 67 pages de Human Rights Watch documente des expulsions massives opérées sans respect des procédures prévues par le droit international. Environ 200 personnes – dont 81 enfants – originaires d’Afghanistan, de Chine, d’Iran, de Russie, de Turquie ou encore du Yémen, ont été transférées au Costa Rica sans avoir pu faire valoir leur droit de demander l’asile aux États-Unis.
Dans la majorité des cas, les personnes concernées ont été détenues aux États-Unis dans des conditions qualifiées d’« abusives » par l’ONG : absence d’information, procédures expéditives, isolement, menaces de renvoi forcé. À leur arrivée au Costa Rica, la situation ne s’est pas améliorée : détention arbitraire dans un centre d’accueil à Puntarenas, messages contradictoires des autorités, et impossibilité initiale de demander l’asile.
Un accord discret, des conséquences lourdes
Les autorités costariciennes n’ont pas publié les détails de l’accord conclu avec Washington. Officiellement, San José a accepté deux vols pour « aider notre frère économiquement puissant du Nord », selon les mots du président Rodrigo Chaves, qui a également mentionné l’influence américaine sur les zones franches du pays. Le Costa Rica a reçu un soutien financier de la part des États-Unis pour héberger temporairement les personnes expulsées.
Mais ce choix politique a un coût humain. Selon les informations recueillies par Human Rights Watch entre mars et avril, une partie des personnes expulsées ont été forcées de retourner dans leur pays d’origine, souvent dans un contexte de grande vulnérabilité. Sur les 200 expulsés, 97 sont déjà repartis, parfois dans des conditions mettant en doute leur consentement. D’autres, désemparés, ont fui les centres d’hébergement. Seules 30 personnes ont formellement demandé l’asile au Costa Rica.
Une détention arbitraire et une information tardive
Jusqu’au 26 mars, les autorités costariciennes n’avaient pas informé les migrants qu’ils pouvaient déposer une demande d’asile. À cette date, elles ont commencé à restituer les passeports et à accorder un permis humanitaire de 90 jours. Pourtant, entre fin février et le 23 avril, ces personnes étaient détenues sans base légale claire, alors qu’aucune d’entre elles n’était accusée de crime et toutes étaient entrées légalement sur le territoire costaricien.
Des témoignages font également état de séparations familiales déchirantes orchestrées par les services américains. Dans un cas documenté, une femme afghane a été envoyée au Panama, tandis que d’autres membres de sa famille étaient dispersés entre les États-Unis et le Costa Rica. De nombreuses personnes affirment n’avoir jamais pu expliquer leurs craintes de retour, ni bénéficier d’un entretien sur leur « crainte crédible », pourtant prévu par la législation américaine.
Un appel à la réparation
Human Rights Watch exhorte les deux gouvernements à rectifier cette situation. L’organisation demande aux États-Unis de rapatrier les personnes concernées pour examiner leurs demandes d’asile, et au Costa Rica de refuser toute future expulsion sur son sol de ressortissants de pays tiers. Elle appelle également San José à offrir un réel soutien aux migrants encore présents : permis de travail, accès au logement, cours de langue et formation.
« La complicité du Costa Rica dans les expulsions abusives des États-Unis a terni son honorable tradition d’accueil des réfugiés », conclut Michael Garcia Bochenek, juriste chez Human Rights Watch. Pour les 200 personnes concernées, dont beaucoup ont fui des régimes autoritaires ou des zones de guerre, ce transfert forcé restera une épreuve marquée par l’absence de choix, de droits et de clarté.
La Redaction

