Dans l’ombre des tensions politiques qui minent la Centrafrique, une scène tremble d’une toute autre énergie : celle des pas frappés, des hanches ondulantes et des chants ancestraux. Depuis 2021, le Ballet national de Centrafrique incarne un geste fort de résistance culturelle, voulu par le président Faustin Archange Touadéra. Ce projet d’État, à la fois artistique et patrimonial, ambitionne de préserver les danses traditionnelles menacées par l’oubli, et de les transmettre aux générations futures.
Le souffle des origines
Chaque semaine, sur une scène de fortune plantée dans un terrain vague de Bangui, soixante-deux danseurs et danseuses répètent inlassablement. Tam-tams, grelots et balafons rythment des chorégraphies puisées dans les traditions des différentes ethnies du pays. Le Ballet national n’est pas un simple groupe de danse, mais un laboratoire vivant de la mémoire collective. « Je suis Banda, je dois proposer des pas de danse Banda. Les Gbaya doivent proposer ceux de leur ethnie », explique Sidoane Kolema, l’un des piliers de la troupe.
Le chorégraphe Ludovic Mboumolomako, lui, n’hésite pas à s’enfoncer dans les forêts pour aller puiser l’essence des gestes. Chez les pygmées Aka, il a passé des semaines à observer, écouter et s’imprégner. Ce travail de terrain permet de restituer la diversité des rythmes, chants et mouvements du pays, tout en évitant leur standardisation.
Un salaire pour danser la mémoire
Depuis janvier 2025, le président Touadéra a franchi un cap : intégrer les artistes du Ballet dans la fonction publique, leur assurant un salaire régulier. Un geste salué comme une reconnaissance, autant qu’une sécurisation d’un métier longtemps précaire. « Lorsque j’ai appris qu’on serait pris en charge, j’étais aux anges », confie Esaïe Gonissere, directeur du Ballet, qui prépare un spectacle pour l’Exposition universelle au Japon. À 76 000 francs CFA par mois (environ 115 euros), les danseurs doublent le salaire minimum local — une révolution dans un pays classé parmi les plus pauvres du monde.
Mais au-delà de l’enjeu social, c’est un engagement politique : celui de faire de la culture un vecteur d’unité dans un pays souvent fracturé. Danser les rites, montrer les tenues traditionnelles, transmettre les pas oubliés devient un acte de cohésion. À chaque cérémonie officielle, chaque rassemblement national, les danseurs du Ballet rappellent que la Centrafrique existe aussi par ses cultures, ses langues et ses rythmes.
Préserver, incarner, transmettre
Pour Ngola Ramadan, ministre de la Culture, des Arts et du Tourisme, l’enjeu est clair : « collecter, conserver, transmettre ». Ce triptyque guide les pas du Ballet national, bien au-delà de la scène. Chaque répétition, chaque déplacement dans les villages, chaque performance publique est une leçon d’histoire incarnée. Car si les guerres civiles ont déchiré le tissu social, la danse peut encore recoudre ce qui fut brisé. À condition que les jeunes s’en emparent. « Demain, si nous ne sommes plus là, ce sera à eux de prendre la relève », insiste Kolema.
À Bangui, les tambours ne battent pas seulement pour le spectacle. Ils battent pour la mémoire.
La Rédaction

