Une juridiction peut-elle rester la même lorsque l’espace politique pour lequel elle a été conçue se transforme profondément ? C’est, en filigrane, la question que la Cour de justice de la CEDEAO posera en septembre à Dakar. Magistrats, avocats, universitaires et chercheurs y examineront son avenir, mais aussi sa capacité à protéger les droits fondamentaux dans une Afrique de l’Ouest traversée par de nouvelles fractures politiques, institutionnelles et technologiques.
Prévue du 21 au 25 septembre 2026, la conférence internationale devrait réunir près de 200 participants. Son thème place explicitement la juridiction « à la croisée des chemins », signe que les discussions dépasseront largement son fonctionnement quotidien.
Une Cour devenue accessible aux citoyens
La singularité de la Cour de justice de la CEDEAO tient notamment à la place qu’elle a progressivement acquise dans la protection des droits humains. Les particuliers peuvent la saisir directement pour dénoncer des violations de leurs droits, sans devoir nécessairement épuiser auparavant toutes les voies de recours nationales.
Cette compétence a déplacé la juridiction au-delà du règlement classique des différends communautaires. Libertés fondamentales, détentions, droits politiques ou responsabilité des États ont progressivement installé la Cour dans des dossiers parfois particulièrement sensibles.
Cette montée en puissance crée cependant sa propre exigence : celle de l’effectivité. Une décision communautaire n’acquiert toute sa portée que si les États l’exécutent. L’avenir de la Cour se joue donc autant dans la qualité de sa jurisprudence que dans la capacité de la CEDEAO à garantir l’autorité concrète de ses décisions.
L’intégration régionale à l’épreuve de ses fractures
La conférence intervient également dans un environnement ouest-africain profondément différent de celui qui avait accompagné l’essor de la juridiction. Les rapports entre souveraineté nationale et normes communautaires sont davantage discutés, tandis que le départ du Burkina Faso, du Mali et du Niger de la CEDEAO a redessiné le périmètre politique de l’organisation.
Dans ce contexte, réfléchir au devenir de la Cour revient nécessairement à s’interroger sur celui de l’intégration elle-même. Jusqu’où une juridiction régionale peut-elle protéger des normes communes lorsque les États revendiquent plus fortement leur autonomie politique ?
C’est aussi ce qui donne au rendez-vous de Dakar une dimension particulière. Il ne s’agira pas uniquement de renforcer une institution judiciaire, mais de réfléchir à la place du droit dans une communauté régionale confrontée à des forces de fragmentation.
L’intelligence artificielle entre dans le prétoire
Un autre bouleversement s’invite désormais dans cette réflexion : l’intelligence artificielle. Son utilisation dans le traitement documentaire, la recherche juridique ou l’organisation des juridictions peut accélérer certaines procédures, mais elle soulève simultanément des questions de transparence, de protection des données, de biais algorithmiques et de responsabilité.
Pour une Cour chargée notamment de protéger les droits fondamentaux, la question ne consiste donc pas seulement à savoir comment utiliser l’IA. Elle consiste aussi à déterminer quels droits doivent être protégés lorsque les administrations et les systèmes judiciaires eux-mêmes commencent à l’utiliser.
C’est précisément cette convergence entre technologie, droits humains et intégration régionale qui pourrait donner à la rencontre de septembre sa portée réelle.
Dakar avant le rendez-vous de septembre
Les préparatifs sont déjà engagés. Une délégation conduite par le greffier en chef de la Cour, Dr Yaouza Ouro-Sama, a rencontré vendredi 28 août le ministre sénégalais de la Justice, Moussa Sarr. Dakar a assuré la juridiction de son accompagnement pour l’organisation de la conférence.
Mais au-delà de l’accueil de quelque 200 spécialistes, l’enjeu sera ce que la rencontre produira sur le fond. Dans une Afrique de l’Ouest où les équilibres politiques se recomposent, la Cour devra déterminer comment conserver sa pertinence, renforcer l’effectivité de ses décisions et intégrer les nouveaux défis technologiques sans affaiblir les garanties fondamentales.
À Dakar, la CEDEAO ne discutera donc pas seulement de l’avenir de sa Cour. Elle posera, par le droit, une question beaucoup plus vaste : ce qui peut encore faire communauté lorsque l’espace politique régional se fragmente.
La Rédaction
Sources : Cour de justice de la CEDEAO ; ministère de la Justice du Sénégal ; informations relatives à la conférence internationale de Dakar, septembre 2026.

