Ils sont trois. Trois figures emblématiques de la pop culture mondiale — et de l’au-delà, pour l’un d’eux — à s’unir dans un même élan d’admiration. Non, ce n’est pas pour sauver la planète ni pour combattre une pandémie. C’est pour rendre hommage au capitaine Ibrahim Traoré, chef de la junte au pouvoir au Burkina Faso. Et non, ce n’est pas un rêve, ni une hallucination collective : c’est tout simplement l’intelligence artificielle en mode propagande 3.0.
Il y a d’abord R. Kelly. Toujours derrière les barreaux, mais désormais apôtre de la géopolitique sahélienne. Sur une vidéo virale, on le voit, pianotant avec émotion, chanter les exploits du capitaine Traoré. Le tout avec des paroles dignes d’un hymne national alternatif. Et si vous tendez bien l’oreille, il y aurait même un solo de larmes.
Puis vient Beyoncé. Enfin, une chose qui ressemble à Beyoncé. Dans une autre vidéo, elle appelle à « protéger le capitaine, la voix des faibles ». Plus qu’un simple soutien : une déclaration d’amour géopolitique. Il ne manque plus que Jay-Z avec un tee-shirt « Ouagadougou mon amour » pour compléter la scène.
Mais la palme de la surprise revient sans conteste au pape Léon XIV. Oui, XIV. Ce qui est un exploit en soi, car le dernier pape à porter ce prénom n’est jamais arrivé jusqu’au trône de Saint-Pierre. Mais grâce à l’IA, il peut désormais répondre à des lettres du capitaine Traoré depuis son paradis digital.
Quand la désinformation devient divertissement
Derrière ces vidéos au kitsch assumé (ou pas), une réalité bien plus sérieuse : une vaste campagne de désinformation, savamment orchestrée, visant à bâtir un culte de la personnalité autour du chef de la junte. À défaut d’avoir éradiqué les groupes djihadistes, autant faire vibrer les cœurs avec des ballades IA.
Ces opérations, lancées depuis avril, ciblent principalement les pays anglophones d’Afrique de l’Ouest. L’objectif : convaincre que le capitaine Traoré n’est pas seulement un militaire au pouvoir, mais un héros planétaire, soutenu par des icônes mondiales et des saints numériques.
Selon un chercheur américain (anonyme, comme tout bon lanceur d’alerte), cette stratégie vise à détourner l’attention de l’incapacité à tenir la promesse-phare de la junte : reprendre le contrôle du pays en six mois. Deux ans plus tard, les attaques terroristes continuent. Mais rassurez-vous, Beyoncé veille.
Une armée numérique bien rodée
Derrière ces campagnes, une vraie organisation. Une « armée numérique » dirigée, selon un expert burkinabè, par un certain Ibrahima Maïga, basé aux États-Unis. Leur mission ? Inonder le web de messages pro-Traoré, dénoncer les ingérences occidentales et faire de la résistance algorithmique leur nouvel art de guerre.
Et comme dans tout bon feuilleton politique africain, la Russie n’est jamais bien loin. Ces contenus seraient en effet amplifiés par des réseaux pro-russes, bien heureux de voir l’Occident bousculé par un capitaine au béret vissé sur le crâne. Selon plusieurs sources, des médias burkinabè et togolais auraient accepté quelques billets pour diffuser ces contenus. Qui a dit que la presse n’était plus rentable ?
Pendant ce temps, sur le terrain…
Pendant que le capitaine brille dans des vidéos générées par IA, le terrain burkinabè, lui, continue de trembler. Les journalistes locaux s’autocensurent ou disparaissent. Certains ont même été envoyés de force au front. Et commenter les attaques djihadistes sur les réseaux sociaux peut vous valoir cinq ans de prison. La liberté d’expression version réaliste… sans deepfake.
Heureusement, une partie de la diaspora tente de rétablir un peu de vérité. Mais quand les algorithmes sont les premiers à faire la propagande, il faut plus qu’un fact-checker pour faire contrepoids.
Ironie du sort ? Ce n’est plus l’histoire qui écrit les légendes. Ce sont désormais des IA qui écrivent l’Histoire. Et dans cette nouvelle ère numérique, même un pape fantôme peut voter pour la junte.
La Rédaction

