En adoptant à l’unanimité une loi drastique encadrant les cultes, Ouagadougou parachève la mise au pas de la société civile. Sous couvert de laïcité et de lutte anticrise, l’État s’arroge un droit de regard sans précédent sur les consciences.
Au Burkina Faso, la transition militaire franchit un nouveau seuil dans la recomposition de l’espace politique et social. L’ Assemblée législative de transition a adopté en fin de semaine dernière à l’unanimité une loi sur les libertés religieuses. Derrière cette unanimité institutionnelle se dessine pourtant un texte profondément contesté, élaboré dans un climat de tensions larvées et de défiance croissante entre l’État et certaines composantes confessionnelles.
Ce dispositif législatif de 110 articles se présente comme une réponse aux défis sécuritaires et sociaux liés à la crise jihadiste. Dans la lecture du pouvoir en place, la religion ne peut plus être considérée comme un espace autonome, mais comme un champ devant être strictement encadré au nom de la stabilité nationale.
Une architecture juridique pensée pour encadrer le religieux
Le texte adopté, enrichi de plus de deux cents amendements, redessine en profondeur les contours de la pratique religieuse au Burkina Faso. L’une des dispositions les plus sensibles concerne l’interdiction des lieux de culte dans les espaces publics administratifs, une mesure perçue comme une rupture avec des pratiques historiquement ancrées dans le quotidien social.
L’enseignement religieux est également strictement encadré. Il est désormais exclu des établissements laïques, tandis qu’il reste autorisé dans les structures confessionnelles sous condition d’un contrôle accru de l’État. Le dispositif introduit en parallèle un mécanisme d’homologation des enseignements et des compétences religieuses, confié à un organe national dédié.
Pour les autorités, cette réforme vise également à lutter contre des dérives sociales telles que la mendicité forcée des mineurs et certaines formes d’exploitation dans des circuits religieux informels. Mais c’est surtout la restructuration obligatoire des organisations religieuses en faîtières reconnues et supervisées par l’État qui cristallise les tensions.
La religion au cœur de la stratégie de contrôle étatique
Portée par le ministre de l’Administration territoriale Émile Zerbo, la réforme est présentée comme un outil de modernisation institutionnelle et de lutte contre les désordres sociaux. Elle s’inscrit dans une logique plus large de reprise en main des espaces d’influence, dans un pays confronté à une insécurité persistante et à la fragilisation des institutions locales.
Derrière l’argument de la rationalisation administrative se profile toutefois un enjeu plus structurel : celui du contrôle des flux religieux, de la structuration des autorités spirituelles et de la régulation des financements extérieurs. La centralisation des interlocuteurs confessionnels ouvre en effet la voie à un encadrement politique plus étroit des cultes.
Une contestation rapidement contenue
L’adoption du texte intervient après plusieurs semaines de contestation, notamment au sein de la communauté musulmane, qui dénonce une ingérence croissante de l’État dans la sphère religieuse. Ces mobilisations, rares dans le contexte burkinabè actuel, ont rapidement été contenues dans un climat de forte tension sécuritaire.
Dans un espace civique déjà fortement contraint, la réponse des autorités a été marquée par une série d’interpellations et de restrictions visant des figures religieuses et des acteurs de la société civile. Plusieurs cas ont suscité une vive émotion, notamment la disparition de l’imam Mahmoud Barro à Bobo-Dioulasso, l’arrestation du prédicateur Mohamed Ishaq Kindo, ainsi que la fermeture de sa mosquée.
Ces événements ont renforcé le sentiment d’un durcissement du contrôle étatique sur les expressions religieuses et sur les voix critiques.
Le pari politique du contrôle intégral
Depuis l’adoption de la loi, un calme apparent règne à Ouagadougou. Mais ce silence est largement interprété comme le produit d’un durcissement sécuritaire plutôt que d’un apaisement réel des tensions.
En intégrant le fait religieux dans le champ direct de la régulation administrative et sécuritaire, le pouvoir burkinabè engage une transformation profonde de son modèle de gouvernance. À court terme, cette stratégie peut renforcer la maîtrise des risques liés à l’extrémisme violent. À moyen terme, elle pose la question de la cohésion sociale dans un pays où les autorités religieuses ont historiquement joué un rôle central de médiation.
Le pari du contrôle total, s’il peut apparaître comme un instrument de stabilisation, comporte aussi le risque d’une fragilisation des équilibres sociaux fondamentaux.
La Rédaction

