Santa Catarina, laboratoire politique d’une frontière intérieure entre inclusion et exclusion
Dans le sud du Brésil, l’État de Santa Catarina cristallise une tension croissante autour de la gestion des mobilités internes et de la définition de l’appartenance locale. Dans plusieurs municipalités, des pratiques de filtrage informel ont été signalées dans des zones de transit, notamment autour des gares routières, visant à orienter ou refouler certaines personnes jugées indésirables selon des critères locaux non encadrés par une norme nationale explicite.
Ces dispositifs s’inscrivent dans un contexte politique où la sécurité publique, l’ordre urbain et la préservation de l’identité régionale sont de plus en plus mobilisés dans le débat local, parfois au croisement de politiques sociales et de logiques d’exclusion.
Une frontière sociale déplacée à l’intérieur du territoire
Ce qui se dessine dans plusieurs communes ne relève pas d’une frontière classique entre États, mais d’une frontière interne, diffuse et évolutive. Elle ne se matérialise pas par des murs ou des dispositifs formels, mais par des pratiques de tri dans l’espace public.
Dans certains cas, des initiatives locales ont pris la forme de groupes de surveillance ou d’interventions communautaires, dont le rôle déclaré est de signaler des situations de vulnérabilité ou de désordre urbain. Ces dispositifs, bien que présentés comme des outils de gestion du territoire, soulèvent des interrogations sur leurs critères d’action et leur impact sur la libre circulation des personnes.
Une région façonnée par une identité migratoire singulière

Santa Catarina possède une trajectoire historique spécifique au sein du Brésil. Une partie importante de sa population est issue de migrations européennes, notamment allemandes et italiennes, installées à partir du XIXᵉ siècle. Cette histoire a contribué à forger une identité régionale fortement revendiquée dans certains espaces politiques et culturels.
Dans le débat public local, cette construction identitaire peut parfois être mobilisée comme un marqueur de distinction, opposant implicitement une “culture régionale” à des populations perçues comme extérieures ou déconnectées de cet héritage.
Entre sécurité urbaine et sélection sociale
Les autorités locales défendent généralement ces politiques au nom de la sécurité, de la lutte contre la précarité visible et de la gestion de l’espace public. Dans cette lecture, il s’agit moins d’exclure que d’organiser la cohabitation dans des centres urbains soumis à des tensions sociales croissantes.
Cependant, les critiques y voient une dérive progressive vers une forme de sélection sociale implicite, où la pauvreté, la marginalité ou l’origine sociale deviennent des facteurs de suspicion dans l’accès à certains espaces.
Une surveillance de plus en plus informalisée
L’un des éléments marquants de ces dynamiques réside dans la place croissante d’acteurs non institutionnels dans la régulation de l’espace public. Groupes de volontaires, dispositifs communautaires ou initiatives locales participent à une forme de surveillance diffuse, dont les contours juridiques restent parfois flous.
Les autorités fédérales brésiliennes adoptent une position prudente face à ces pratiques locales, rappelant régulièrement que la Constitution garantit la libre circulation et l’égalité de traitement sur l’ensemble du territoire national. Brasília insiste sur le fait que les politiques de contrôle ou d’orientation des populations ne relèvent pas des compétences municipales lorsqu’elles conduisent à des formes de tri fondées sur des critères sociaux implicites. Toutefois, l’État fédéral reste limité dans sa capacité d’intervention directe, ces dispositifs étant souvent diffus, informels et difficiles à encadrer juridiquement. Cette tension entre cadre constitutionnel et pratiques locales entretient un flou dans lequel s’inscrivent les accusations de discrimination et de sélection sociale, sans réponse coercitive systématique clairement établie à ce stade.
Une tendance qui dépasse le cas brésilien
Au-delà de Santa Catarina, ces évolutions s’inscrivent dans un mouvement plus large observé dans plusieurs contextes urbains à travers le monde : la montée de politiques locales de tri social implicite, souvent en réponse à des tensions économiques, à la précarisation urbaine ou à des débats identitaires.
Ce phénomène met en lumière une transformation discrète mais profonde de la gouvernance locale, où les critères d’inclusion ne sont plus uniquement juridiques, mais aussi culturels, sociaux et parfois symboliques.
Une question centrale : qui appartient à l’espace public ?
Au cœur de ces pratiques demeure une interrogation structurante : jusqu’où une collectivité locale peut-elle définir les conditions d’accès à son espace sans remettre en cause les principes fondamentaux d’égalité et de libre circulation ?
Dans ce contexte, l’espace public devient un terrain de négociation permanent entre sécurité, identité et droits fondamentaux, révélant des tensions profondes dans la manière dont les sociétés contemporaines construisent leurs frontières internes.
La Rédaction

