Nigeria : une étude de l’université de Cambridge documente l’intégration de plusieurs outils d’intelligence artificielle dans les activités de Boko Haram. Au-delà de la propagande, certains membres s’en servent désormais pour résoudre des problèmes techniques et préparer des opérations, faisant apparaître un nouveau risque : l’IA peut réduire l’expertise nécessaire à certaines tâches.
Pendant plusieurs années, l’utilisation de l’intelligence artificielle par les organisations terroristes était principalement observée dans leur communication : création d’images, traduction, propagande ou production accélérée de contenus. Au Nigeria, Boko Haram semble avoir franchi une étape supplémentaire.
Une étude du Cambridge Programme on AI Science & Policy (CASP), rattaché à l’université de Cambridge, décrit une utilisation beaucoup plus opérationnelle de l’IA. Les chercheurs ont interrogé 27 anciens membres de Boko Haram dans le nord-est du Nigeria en 2025 et 2026 sur des pratiques observées principalement en 2024. Selon leurs témoignages, les deux principales factions issues de Boko Haram ont utilisé plusieurs grands modèles d’IA pour assister certaines activités quotidiennes et combattantes.
Un assistant technique disponible à la demande
L’étude cite notamment ChatGPT, Claude, Gemini, Grok, Meta AI et DeepSeek. Selon les anciens combattants interrogés, ces systèmes ont été sollicités pour la planification d’attaques, la résolution de problèmes liés aux armes ou encore la conception d’engins explosifs. Le rapport indique également que cet usage ne relève plus seulement d’initiatives individuelles : des unités spécialisées et des formations internes auraient été mises en place.
Le phénomène marque une évolution importante. L’intérêt de l’IA pour un groupe armé ne réside pas nécessairement dans l’accès à une capacité entièrement nouvelle, mais dans la possibilité d’obtenir rapidement des informations techniques qui nécessiteraient autrement une personne expérimentée, une documentation spécialisée ou davantage de temps.
Les chercheurs rapportent également que certaines connaissances auraient circulé par des réseaux jihadistes transnationaux, avec des formations dispensées par des membres de l’organisation État islamique. Des utilisateurs seraient parvenus à contourner certaines protections intégrées aux modèles.
Le risque d’une expertise devenue plus accessible
Ce constat dépasse Boko Haram. En juillet 2026, Tech Against Terrorism a publié un benchmark consacré spécifiquement aux usages terroristes et extrémistes violents de l’IA. L’organisation a testé 27 modèles à partir de près de 2 500 requêtes inspirées de situations réelles.
Environ un tiers des réponses apportaient, selon son évaluation, une aide exploitable supérieure à celle facilement accessible par une simple recherche sur Internet. Les modèles dont les dispositifs de sécurité avaient été retirés se sont montrés particulièrement vulnérables : deux versions ainsi modifiées ont accepté respectivement 89 % et 100 % des requêtes dangereuses soumises au test.
Le problème change donc progressivement de nature. Les groupes terroristes n’ont pas nécessairement besoin de développer leurs propres systèmes d’intelligence artificielle. Ils peuvent chercher à détourner des technologies généralistes conçues pour des usages civils, comme ils l’ont précédemment fait avec les réseaux sociaux, les messageries chiffrées ou certains drones commerciaux.
Un danger réel, mais encore difficile à mesurer
L’étude de Cambridge appelle toutefois à la prudence. Elle repose principalement sur les témoignages rétrospectifs d’anciens membres. Elle ne démontre pas que l’intelligence artificielle a directement permis à Boko Haram de réussir une attaque particulière ni qu’elle a déjà transformé ses capacités militaires.
Les usages documentés restent conventionnels. Le changement majeur réside plutôt dans leur organisation progressive : l’IA commence à être intégrée comme un outil parmi d’autres dans le fonctionnement de groupes armés.
C’est précisément là que se situe le nouveau défi. Les garde-fous des grands modèles peuvent réduire certains abus, mais les systèmes ouverts peuvent être modifiés et utilisés hors ligne, donc hors du contrôle direct de leurs concepteurs. Tech Against Terrorism estime ainsi que la prévention du détournement terroriste doit devenir un domaine spécifique des évaluations de sécurité des modèles.
Après avoir transformé la propagande numérique, l’intelligence artificielle commence donc à franchir une frontière plus préoccupante : celle qui sépare l’information de l’assistance opérationnelle.
La Rédaction
Sources : Cambridge Programme on AI Science & Policy, université de Cambridge ; Tech Against Terrorism.

