Promesses d’emplois massifs, transferts de technologie, infrastructures flambant neuves : depuis deux décennies, les zones économiques spéciales (ZES) soutenues par la Chine fleurissent à travers l’Afrique. De Dukem en Éthiopie à Lekki au Nigeria, en passant par Kalumbila en Zambie ou plus récemment Adétikopé au Togo, ces projets industriels incarnent l’ambition d’un continent en quête de développement. Mais derrière les discours officiels et les rubans coupés, une réalité plus âpre se dessine. Car ces ZES, tout en promettant un essor économique, génèrent également leur lot de tensions sociales, d’expropriations foncières, de précarité salariale et de défis environnementaux.
Promesses sur papier, colère sur le terrain
À trente kilomètres au sud-est d’Addis-Abeba, le parc industriel de Dukem, vitrine du partenariat sino-éthiopien, devait faire entrer la région dans l’ère de la modernité. En théorie, 20 000 emplois ont été créés, et des dizaines de milliers d’autres annoncés. En pratique, de nombreux paysans ont été expropriés sans indemnisation équitable. Certains attendent encore les compensations promises pour les terres qu’ils ont dû abandonner.
Le phénomène n’est pas isolé. Dans plusieurs pays africains, des projets industriels de grande envergure — souvent réalisés avec l’appui d’acteurs chinois — modifient profondément les rapports à la terre et redessinent le paysage socio-économique. Ces mutations appellent à des régulations mieux encadrées pour préserver les équilibres entre croissance et justice sociale.
Le glissement du monde rural vers l’usine
Ces transformations bousculent l’équilibre traditionnel. Dans les campagnes, le passage de l’agriculture vivrière à l’industrie low-cost ne va pas sans douleur. La figure du paysan autonome se mue en celle de l’ouvrier sous-payé. À Dukem, une ouvrière comme Beti, jadis fille de cultivateurs, gagne aujourd’hui à peine de quoi vivre en usine textile.
Dans d’autres pays, les autorités affirment leur volonté d’accompagner cette transition avec des dispositifs de formation, de gestion foncière encadrée et de développement local inclusif — comme au Togo, où l’ambition industrielle s’inscrit dans une planification stratégique encadrée par l’État.
Une souveraineté bradée au nom du développement
Derrière le terme rassurant de « partenariat gagnant-gagnant », la réalité révèle parfois des concessions unilatérales. Les États africains, désireux d’attirer les investissements chinois, accordent des exonérations fiscales massives, garantissent l’accès à la terre pour de longues durées, et ferment parfois les yeux sur les pratiques sociales et environnementales des entreprises.
Les exemples varient d’un pays à l’autre, mais une constante demeure : la nécessité d’un cadre contractuel clair, équilibré, transparent — garantissant que les populations locales profitent réellement des fruits du développement.
Montée des tensions locales
Dans certains pays, la colère gronde. Au Kenya, au Zimbabwe ou en Namibie, les critiques contre les investisseurs chinois se multiplient : emplois réservés aux expatriés, salaires très bas, manque de respect des cultures locales, destruction d’écosystèmes. Des tensions raciales et économiques apparaissent, parfois attisées par des campagnes politiques ou médiatiques.
Dans d’autres contextes, les gouvernements misent sur la pédagogie, la concertation communautaire et les partenariats structurés pour éviter que de telles tensions n’émergent.
Emplois créés, mais à quel prix ?
Certes, les ZES génèrent de l’emploi : les statistiques officielles indiquent que 80 à 90 % des postes dans ces zones sont occupés par des travailleurs locaux. Mais ces emplois sont souvent synonymes de salaires faibles, de contrats précaires et de conditions de travail difficiles. Le droit syndical y est parfois bafoué, et les systèmes de protection sociale inexistants.
Face à ces défis, certains pays, comme le Togo, intègrent dans leur stratégie des composantes sociales plus marquées, notamment en matière de formation professionnelle et de soutien à l’entrepreneuriat local.
Une facture écologique ignorée
Dans la course au développement, l’environnement reste le grand oublié. De nombreux parcs industriels sont implantés sans étude d’impact sérieuse. Les déversements chimiques, la surconsommation d’eau, la pollution de l’air ou la déforestation accompagnent certains projets comme des ombres silencieuses.
Des initiatives émergent pourtant pour anticiper ces effets, en renforçant les normes environnementales ou en intégrant des volets de reforestation et de protection des ressources naturelles dans les cahiers des charges industriels.
Repenser un modèle
Des économistes africains appellent aujourd’hui à un tournant. Ils plaident pour un modèle de zones industrielles plus transparentes, plus inclusives, mieux adaptées aux réalités locales. L’idée d’une « responsabilité sociale à l’échelle des zones » (Zone-Level Social Responsibility) fait son chemin. Il s’agit de créer un équilibre entre croissance, justice sociale et respect des écosystèmes.
Il est encore temps pour l’Afrique de ne pas répéter les erreurs du passé : vendre ses terres contre des emplois précaires, sacrifier ses campagnes au nom de la modernité, et laisser des investisseurs étrangers écrire seuls l’avenir du continent.
La Rédaction

