Une histoire occultée des circulations forcées sur le continent
Derrière la montée en puissance des débats sur la restitution des œuvres africaines pillées pendant la colonisation, une réalité plus complexe demeure largement ignorée : celle des circulations forcées d’objets, de symboles et de restes humains à l’intérieur même du continent africain.
Avant, pendant et parfois après la période coloniale, les conflits entre royaumes, chefferies et entités politiques ont donné lieu à des déplacements d’artefacts, de trophées de guerre et d’objets de pouvoir. Ces dynamiques internes, longtemps reléguées au second plan, ont pourtant profondément contribué à recomposer les patrimoines africains.
Dans cette perspective, la question des restitutions ne peut être réduite à un simple axe Nord-Sud. Elle engage une histoire plus vaste, faite de rivalités locales, de conquêtes régionales et de transferts de souveraineté symbolique.

Retour d’objets sacrés et de restes humains au Zimbabwe lors d’une cérémonie au musée Iziko du Cap en avril 2026.
Restituer les corps, restituer les récits
La restitution ne concerne pas uniquement les objets d’art. Elle touche aussi à des dimensions plus sensibles, comme celle des restes humains, qui impliquent directement la mémoire, la dignité et les pratiques culturelles liées à la mort.
Pendant des décennies, des corps ont été exhumés, transportés et conservés dans des institutions scientifiques, souvent sans consentement, dans une logique d’étude anthropologique héritée du début du XXe siècle. Cette violence, à la fois symbolique et matérielle, dépasse le seul cadre de la spoliation artistique.
Leur retour engage aujourd’hui bien plus qu’un transfert matériel : il ouvre un processus de réappropriation mémorielle, où les sociétés concernées redéfinissent les conditions de leur réinhumation et, plus largement, leur rapport à l’histoire.

Afrique du Sud – Zimbabwe : une restitution qui dépasse le cadre colonial
C’est dans ce contexte élargi que s’inscrit la restitution opérée le 14 avril 2026 par l’Afrique du Sud au Zimbabwe.
Lors d’une cérémonie officielle au Cap, huit cercueils contenant des restes humains ont été remis aux autorités zimbabwéennes, aux côtés d’une sculpture en pierre d’une portée exceptionnelle : l’oiseau du Zimbabwe, emblème national.
Ces restes humains, dont l’histoire demeure en partie fragmentaire, avaient été prélevés au début du XXe siècle et conservés pendant plus d’un siècle dans des collections muséales. L’un d’eux serait celui d’un chef dont le crâne avait été retiré en 1910, illustrant les pratiques scientifiques intrusives de l’époque.
La restitution de la sculpture, quant à elle, renvoie à une autre forme de dépossession. Arrachée aux ruines du Grand Zimbabwe à la fin du XIXe siècle, elle avait été intégrée à des collections liées au pouvoir colonial avant d’être conservée en Afrique du Sud.
Grand Zimbabwe : un symbole au cœur des enjeux de souveraineté

Sculpture en stéatite emblématique découverte dans les ruines de la cité médiévale.
Le retour de cet oiseau sculpté dépasse largement la restitution d’un objet patrimonial. Il touche au cœur de l’identité nationale zimbabwéenne.
Issu de l’ancienne cité du Grand Zimbabwe, construite entre les XIe et XIIIe siècles, cet artefact appartient à un ensemble architectural majeur du continent africain, souvent considéré comme l’un des plus importants témoignages de l’organisation politique et culturelle précoloniale.
Présent sur le drapeau, les monnaies et les symboles officiels du Zimbabwe, l’oiseau incarne une continuité historique que la colonisation avait en partie fragmentée.
Une restitution qui reconfigure les récits dominants
Si cette restitution s’inscrit dans le mouvement global de retour des biens culturels africains, elle en révèle aussi les limites.
Le récit dominant reste largement structuré autour d’une opposition entre l’Europe et l’Afrique, entre centres de pouvoir coloniaux et sociétés spoliées. Or, l’exemple sud-africain montre que les trajectoires des objets et des corps sont souvent plus complexes, traversées par des logiques régionales et des histoires imbriquées.
Avant la colonisation, des circulations déjà à l’œuvre

Sculpture en pierre représentant un aigle bateleur, symbole national sacré du Zimbabwe.
Bien avant les spoliations coloniales, le continent africain a connu des formes internes de circulation d’objets, de symboles de pouvoir et de biens culturels, souvent liées aux conflits politiques et militaires.
En Afrique de l’Ouest, les rivalités entre royaumes comme le Dahomey, Oyo ou le royaume du Bénin ont donné lieu à des prises de trophées de guerre, incluant objets rituels, insignes de pouvoir et artefacts sacrés, destinés à affirmer la domination sur des territoires conquis.
Dans l’espace sahélien, les grands empires du Mali et du Songhaï ont également pratiqué des formes de captation de richesses et de biens symboliques lors des expansions territoriales, participant à la recomposition des centres de pouvoir.
En Afrique centrale, dans le bassin du Congo, les conflits entre chefferies ont favorisé la circulation d’objets rituels, de masques et de sculptures, parfois déplacés d’un groupe à un autre dans des contextes de rivalité ou d’alliance.
Enfin, en Afrique de l’Est, notamment en Éthiopie, les affrontements entre royaumes chrétiens ont entraîné des transferts d’objets religieux et de manuscrits, inscrivant ces circulations dans une histoire longue des recompositions politiques et spirituelles.
Ces dynamiques, bien que différentes dans leur nature et leur échelle des spoliations coloniales, rappellent que les patrimoines africains se sont aussi construits à travers des processus internes de conflits, d’échanges et de déplacements.
En restituant ces éléments au Zimbabwe, l’Afrique du Sud ne se contente pas de réparer une injustice coloniale : elle participe à une relecture plus large des circulations culturelles sur le continent.
Vers une histoire élargie des patrimoines africains

À mesure que les restitutions se multiplient, une exigence s’impose : dépasser les récits simplifiés pour intégrer la pluralité des trajectoires historiques.
Les patrimoines africains ne sont pas seulement le produit de spoliations coloniales. Ils sont aussi le résultat de dynamiques internes, de conflits, d’échanges et de recompositions politiques qui ont façonné les territoires bien avant et bien après l’arrivée des puissances européennes.
Reconnaître cette complexité ne relativise pas les violences coloniales. Cela permet au contraire d’inscrire les restitutions dans une histoire plus complète, plus exigeante et plus fidèle aux réalités du continent.
Restituer, mais aussi comprendre
La restitution opérée entre l’Afrique du Sud et le Zimbabwe s’inscrit dans un mouvement global, mais elle en révèle aussi les limites. En mettant en lumière des objets et des corps déplacés il y a plus d’un siècle, elle rappelle que l’histoire des patrimoines africains ne peut être réduite à une seule lecture.
Entre mémoire coloniale et dynamiques internes, entre objets et symboles, entre restitution et reconstruction, c’est toute une cartographie culturelle qu’il reste encore à explorer.
La Rédaction
Sources
• Agence France-Presse (AFP)
• Ministère de la Culture d’Afrique du Sud
• UNESCO – site du Grand Zimbabwe
• Rapport Sarr-Savoy (2018) sur la restitution du patrimoine africain
• Travaux académiques sur les restitutions et les circulations culturelles en Afrique

