L’Afrique n’a pas nécessairement besoin de rivaliser avec les géants mondiaux de l’intelligence artificielle pour tirer parti de cette révolution. Face aux défis de l’éducation, de la santé et de l’agriculture, une autre approche se dessine : développer des technologies accessibles, adaptées aux réalités locales et maîtrisées par les acteurs africains.
L’intelligence artificielle promet de transformer les économies, mais son utilité ne se mesure pas uniquement à la puissance des algorithmes. Pour l’Afrique, la question devient plus concrète : comment mettre ces technologies au service des besoins quotidiens sans accroître la dépendance envers les entreprises qui dominent déjà le marché mondial ?
Cette réflexion gagne du terrain dans les institutions africaines et internationales. Dans son dernier rapport économique consacré à l’Afrique subsaharienne, publié début octobre, la Banque mondiale estime que les applications simples, peu coûteuses et adaptées aux conditions locales offrent des perspectives plus immédiates que la course aux modèles technologiques les plus sophistiqués.
Partir des besoins plutôt que des technologies
Cette approche rejoint celle de Girmaw Abebe Tadesse, chercheur éthiopien qui dirige au Kenya le laboratoire AI for Good de Microsoft et siège au Groupe scientifique international indépendant des Nations unies sur l’intelligence artificielle.
Dans un entretien accordé à ONU Info, il défend une inversion des priorités : identifier d’abord les problèmes à résoudre, puis déterminer les outils et les moyens nécessaires.
L’enjeu concerne des domaines essentiels. Dans l’agriculture, l’IA peut contribuer à anticiper certaines maladies des cultures ou à améliorer les décisions de production. Dans la santé, elle peut assister les professionnels dans l’analyse de données médicales. Dans l’éducation, elle peut faciliter l’apprentissage personnalisé et l’accès aux contenus dans différentes langues.
Mais ces applications ne produiront des résultats durables que si elles tiennent compte des réalités linguistiques, économiques et sociales des utilisateurs.
Le véritable obstacle reste structurel
Le continent dispose de chercheurs, d’entrepreneurs et d’une jeunesse de plus en plus familiarisée avec les technologies numériques. Pourtant, les capacités demeurent inégalement réparties entre les pays.
Électricité insuffisante, connexion coûteuse, accès limité à la puissance de calcul et manque de données locales fiables freinent le développement des solutions africaines. À ces difficultés s’ajoute le risque de dépendre de plateformes étrangères pour héberger les informations et faire fonctionner les applications.
La Banque mondiale recommande notamment d’investir dans les infrastructures numériques, les compétences et les outils d’IA adaptés aux connexions limitées. Elle souligne que les gains de productivité pourraient être particulièrement utiles aux petites entreprises et aux services publics.
La souveraineté numérique ne suppose donc pas de tout construire localement, mais de maîtriser les choix essentiels : les données utilisées, les conditions d’accès aux technologies et la répartition des bénéfices économiques.
Une stratégie continentale à concrétiser
L’Union africaine dispose depuis 2024 d’une stratégie continentale consacrée à l’intelligence artificielle. Elle encourage la coopération scientifique, le développement des compétences et une gouvernance respectueuse des droits et des particularités africaines.
Cette ambition doit franchir une nouvelle étape lors des travaux prévus du 26 au 29 octobre à Libreville, au Gabon, où seront notamment examinés des projets relatifs au financement et à l’application de cette stratégie.
Pour Girmaw Abebe Tadesse, la mutualisation des connaissances et des moyens constitue une nécessité. Plutôt que de multiplier des initiatives isolées, les pays africains gagneraient à partager leurs expériences, leurs ressources scientifiques et certaines infrastructures.
L’enjeu dépasse finalement l’adoption d’une technologie. Il concerne la capacité de l’Afrique à définir elle-même ses priorités et à convertir l’innovation en progrès mesurables. Dans cette compétition mondiale, sa réussite dépendra moins du nombre d’outils importés que de leur utilité réelle pour les populations.
La Rédaction

