Opposants pourchassés, justice instrumentalisée, disparitions orchestrées : en Afrique de l’Est, la répression des voix critiques dépasse désormais les frontières. De la Tanzanie au Kenya en passant par l’Ouganda, les régimes resserrent l’étau à l’approche d’élections cruciales.
Une répression sans frontières
Le 16 novembre, l’opposant ougandais Kizza Besigye est interpellé à Nairobi, au Kenya. Sans mandat, il est transféré de force vers l’Ouganda et présenté devant une cour militaire. Un coup de filet transfrontalier symptomatique d’une répression régionale de plus en plus coordonnée.
Tundu Lissu, principal opposant tanzanien, est lui aussi dans le viseur du pouvoir. En détention, il entame une grève de la faim. Déjà rescapé d’une tentative d’assassinat, il dénonce un procès politique lié à ses appels à manifester.
Une mécanique bien huilée
Amnesty International parle désormais de répression transnationale : enlèvements, transferts illégaux, poursuites croisées. « Même en exil, les opposants ne sont plus à l’abri », alerte le politologue Nic Cheeseman. Selon lui, les régimes de la région, fragilisés par des crises économiques, ne parviennent plus à convaincre par les urnes. Ils verrouillent donc l’espace politique.
Florence Brisset-Foucault, chercheuse à Paris I, précise que des dizaines d’Ougandais ont été arrêtés au Kenya puis expulsés. D’autres dissidents – Turcs, Sud-Soudanais – ont subi un sort similaire.
Le lawfare, nouvelle arme des régimes
Depuis 2021, plus de 1 000 opposants ougandais ont été poursuivis. Il ne s’agit plus d’éliminer physiquement, mais d’étouffer par la procédure. Cette guerre juridique – ou lawfare – consiste à instrumentaliser la justice pour réduire au silence.
En Tanzanie, Lissu refuse la visioconférence et réclame un procès en présentiel. Pendant ce temps, ses partisans sont arrêtés, frappés, parfois abandonnés en forêt. « C’est une stratégie d’intimidation ciblée », avertit Roland Ebole, d’Amnesty International.
Des élections sous haute surveillance
Avec les présidentielles prévues en Tanzanie (2024), en Ouganda (2026) et au Kenya (2027), chaque cycle électoral rime désormais avec durcissement autoritaire. En Ouganda, la tension est palpable. L’opposant Bobi Wine accuse le fils du président Museveni d’avoir personnellement torturé son garde du corps, Eddie Mutwe. Une information officiellement démentie, mais confirmée quelques jours plus tard devant un tribunal.
Silence international et résistances locales
Malgré les alertes, les puissances étrangères peinent à réagir. L’Ouganda, pays stratégique dans l’accueil des réfugiés du Soudan du Sud et de RDC, échappe aux pressions. « Son statut d’allié utile détourne l’attention de ses dérives », déplore Brisset-Foucault.
Mais la société civile ne cède pas. Au Kenya, certains surnomment leur pays « l’Abductistan », en référence aux enlèvements politiques. En Ouganda, la satire s’invite dans la contestation : des expositions virtuelles sur les réseaux sociaux, appelées exhibitions, dénoncent avec humour l’état des infrastructures publiques. À l’origine, le caricaturiste et philosophe Jim Spire Ssentongo mobilise ainsi une jeunesse encore combative.
« Ils n’accusent pas, ils exposent », résume Florence Brisset-Foucault. Un humour qui fait mouche, dans un climat où la peur ne suffit plus à étouffer la colère.
La Rédaction

