En 2017, les Forces démocratiques alliées (ADF), groupe islamiste né en Ouganda et retranché dans l’est de la RDC, ont prêté allégeance à l’État islamique. Depuis, cette alliance a transformé une rébellion marginale en acteur majeur de la violence jihadiste en Afrique centrale. Retour sur une mutation stratégique aux conséquences dévastatrices.
Un groupe aux origines floues
Longtemps, les ADF ont échappé aux classifications habituelles. Fondé par Jamil Mukulu, islamiste radical opposé au président ougandais Yoweri Museveni, le groupe s’est replié en République démocratique du Congo après une tentative d’insurrection avortée en 1994. Dans les montagnes de l’Ituri, il a mené des campagnes de terreur locales sans réelle revendication idéologique globale. Jason Stearns, chercheur au Groupe d’études sur le Congo, résume :
« Jamil Mukulu voulait créer une sorte d’utopie islamiste isolée, coupée autant du monde occidental que du jihadisme international. »
Cette posture d’isolement prendra fin brutalement en 2015, avec l’arrestation de Mukulu en Tanzanie. Son successeur, Musa Seka Baluku, hérite d’un groupe affaibli. Pour survivre, il cherche des alliances, de la visibilité et des ressources.
Une convergence d’intérêts avec l’État islamique
À la même période, l’État islamique, en perte de terrain en Syrie et en Irak, cherche à s’implanter sur de nouveaux fronts, notamment africains. Une jonction devient possible. Selon le chercheur Bulama Bukarti, c’est Meddie Nkalubo, surnommé « le Punisseur », qui amorce le virage idéologique des ADF. Il introduit dans leurs rangs un Tanzanien, Abuwakas, déjà lié à l’EI et sous sanctions onusiennes. Ce dernier joue un rôle clé dans les négociations entre les deux entités.
Après plusieurs mois de contacts, les ADF prêtent officiellement allégeance au calife Abu Bakr al-Baghdadi en octobre 2017. Le groupe est alors intégré au réseau global de l’EI sous le nom d’Iscap (Islamic State – Central Africa Province).
Changement de doctrine, escalade de la violence
Ce ralliement marque une rupture. Un ancien commandant des ADF, aujourd’hui repenti, témoigne :
« Quand le groupe a rejoint l’État islamique, les règles ont changé. Chaque commandant recevait des ordres pour mener des raids et tuer des civils. Il fallait ramener des photos comme preuve. Deux commandants qui ont refusé ont été exécutés. »
L’allégeance à l’EI entraîne une radicalisation des méthodes : massacres de masse, attentats-suicides, enlèvements et propagande. En 2024, les ADF sont responsables de plus de 1 000 morts, selon l’ONU. Le témoignage d’une rescapée résume l’horreur :
« Ils nous ont pris ma sœur et moi. Ils ont égorgé mon frère devant nous. Je vois encore le sang couler sur son visage. »
Une mutation technologique et transnationale
L’appui logistique et financier de l’EI permet aux ADF de se moderniser. Selon un rapport du Conseil de sécurité de l’ONU publié en décembre 2024, le groupe a reçu au moins huit drones et l’expertise pour fabriquer des bombes transportées par voie aérienne. Cet arsenal renforce ses capacités face aux opérations conjointes menées par l’armée ougandaise et congolaise dans le cadre de l’opération Shujaa.
L’effet d’aura joue aussi : des recrues venues de Tanzanie, du Burundi ou du Rwanda affluent, séduites par l’idée de rejoindre une guerre sainte transfrontalière. Le jihad global trouve ainsi, dans les forêts congolaises, un terrain fertile et un relais local redoutablement efficace.
L’allégeance des ADF à l’État islamique a reconfiguré le paysage sécuritaire de l’Afrique centrale. Ce qui n’était autrefois qu’une guérilla religieuse repliée dans les forêts du Kivu est devenu, en moins d’une décennie, l’un des pôles les plus actifs du jihad mondial. La menace n’est plus locale, mais régionale et transnationale.
La Rédaction

