Sur la côte brûlante de la mer Rouge, dans la vieille ville portuaire de Massawa, se dresse un édifice discret, presque effacé par le temps. Pourtant, ce lieu porte une mémoire exceptionnelle : celle de la mosquée des Compagnons, considérée par de nombreux historiens comme la plus ancienne mosquée du continent africain.
Bien avant les grandes expansions de l’islam en Afrique du Nord, c’est ici que des croyants venus d’Arabie trouvèrent protection et liberté de culte. Une page méconnue de l’histoire où l’Afrique joua un rôle décisif dans les débuts de l’islam.
Une foi naissante sous pression
Au début du VIIᵉ siècle, la prédication du prophète Muhammad à La Mecque bouleverse l’ordre établi. Son message monothéiste remet en cause les croyances traditionnelles et les intérêts économiques de la puissante tribu des Quraych, gardienne du sanctuaire de la Kaaba.
Très vite, les premiers musulmans subissent moqueries, pressions et persécutions. La situation devient particulièrement difficile pour les croyants les plus modestes, privés de protection tribale.
Face à ces violences, le prophète conseille à certains de ses compagnons de quitter l’Arabie. Leur destination : l’Abyssinie, puissant royaume africain réputé pour la justice de son souverain.
La première migration de l’islam
Vers l’an 615, un premier groupe d’une quinzaine de musulmans traverse la mer Rouge pour rejoindre les côtes africaines. Parmi eux figurent des proches du prophète, dont Uthman ibn Affan et son épouse Ruqayyah, fille du prophète.
Cette migration constitue le premier exil organisé des musulmans de l’histoire, bien avant la célèbre Hégire vers Médine qui marquera le calendrier islamique.
À leur arrivée en Abyssinie, ils sont accueillis sous l’autorité du roi Ashama ibn Abjar, connu dans la tradition islamique sous le nom de Négus. Ce souverain chrétien dirige alors un royaume puissant dont l’influence s’étend sur une partie de l’actuelle Éthiopie et de l’Érythrée.
Le face-à-face historique avec le Négus
Inquiets de voir ces réfugiés trouver protection à l’étranger, les Quraych envoient des émissaires pour demander leur extradition.
Le roi accepte d’entendre les deux parties. Devant sa cour, c’est Ja’far ibn Abi Talib, cousin du prophète, qui prend la parole pour défendre les réfugiés.
Dans un discours resté célèbre, il décrit la situation des musulmans à La Mecque et explique les principes de leur nouvelle foi : la justice, la prière, la solidarité et l’abandon de l’idolâtrie. Il récite également des versets du Coran évoquant Marie et Jésus, figures également respectées dans la tradition chrétienne.
Selon les récits, le Négus est profondément touché par ces paroles. Il refuse d’expulser les réfugiés et leur accorde officiellement l’asile, affirmant qu’ils peuvent vivre dans son royaume en toute sécurité.
La naissance de la première mosquée d’Afrique
Installés sur les rivages de la mer Rouge, certains de ces musulmans fondent un lieu de prière à Massawa. Ce sanctuaire deviendra la mosquée des Compagnons (Masjid al-Sahaba).
Simple dans son architecture, ce lieu de culte symbolise un moment fondateur : l’implantation de l’islam sur le sol africain bien avant les conquêtes qui transformeront plus tard le paysage religieux du continent.
La mosquée demeure aujourd’hui un témoignage historique rare. Elle rappelle que l’Afrique fut l’une des premières terres d’accueil de la communauté musulmane naissante.
Une mémoire de tolérance religieuse
Au-delà de son importance religieuse, cet épisode illustre une rencontre remarquable entre deux traditions spirituelles. Un roi chrétien offrant protection à des réfugiés musulmans, à une époque où leur foi était encore fragile.
Cette histoire continue d’être évoquée comme un symbole de coexistence et d’hospitalité. Elle souligne également le rôle souvent sous-estimé de l’Afrique dans les premiers chapitres de l’histoire islamique.
Car bien avant que l’islam ne s’étende vers l’ouest et le sud du continent, l’Afrique avait déjà offert un refuge à ceux qui en portaient le message.
La Rédaction

