Le monde de l’art sénégalais et africain est en deuil. L’artiste plasticien Abdoulaye Diallo, surnommé le Berger de l’île de Ngor, s’est éteint à Dakar, laissant derrière lui une œuvre habitée par la mémoire, la lumière et l’engagement.
De l’ingénierie à la peinture
Le parcours d’Abdoulaye Diallo est marqué par une singularité rare : il a d’abord été ingénieur en télécommunications, une carrière qu’il a menée avec rigueur et engagement avant de prendre un tournant décisif. Cette formation scientifique et technique, qui l’avait conduit à travailler dans un secteur hautement structuré, lui a offert une maîtrise des systèmes et une sensibilité particulière à l’ordre et à la complexité.Mais derrière les chiffres et les réseaux, se cachait une autre fibre, plus intime : celle de la création artistique. La peinture n’était pas pour lui un simple loisir, mais un langage intérieur qu’il portait depuis longtemps. À la fin de l’année 2011, il décide de franchir le pas : il quitte définitivement l’ingénierie pour se consacrer à l’art. Ce choix tardif mais assumé a profondément marqué sa démarche. Son regard d’ingénieur transparaissait dans ses toiles : précision des traits, organisation des formes, goût pour les structures en couches successives. À cette rigueur s’ajoutait une dimension sensible, tournée vers la mémoire, l’humain et le sacré. Ainsi, son cheminement artistique est apparu comme une synthèse entre rationalité et spiritualité, entre calcul et intuition, entre science et poésie.

En devenant peintre à part entière, Abdoulaye Diallo a montré qu’il n’est jamais trop tard pour suivre sa vocation. Il a incarné la possibilité d’une seconde vie créative, où l’expérience accumulée dans un autre domaine enrichit la vision artistique. Ce passage de l’ingénierie à la peinture reste l’un des aspects les plus inspirants de son héritage : la preuve qu’une trajectoire humaine peut se réinventer, et que l’art peut surgir à tout moment comme une nécessité.
Une œuvre entre mémoire et humanité
L’univers artistique d’Abdoulaye Diallo s’est toujours situé au croisement de l’intime et du collectif. Sa peinture n’était pas seulement une recherche esthétique, mais une véritable quête de mémoire et de sens, habitée par la question fondamentale : Quelle humanité pour demain ? Dans ses toiles, la femme occupait une place centrale. Elle incarnait à la fois la mère, la gardienne des traditions, la source de vie et l’espérance des générations futures. Diallo voyait dans la féminité le symbole même de la continuité humaine. Il traduisait cette idée par un usage singulier des couches superposées de couleurs, rappelant les neuf mois de grossesse et suggérant la gestation du monde, la lenteur nécessaire à toute transformation. Ses œuvres étaient également traversées par une mémoire africaine vivante. Diallo ne peignait pas pour effacer le passé, mais pour le relire et le transmettre. Il convoquait les figures emblématiques de la culture et de l’histoire, de Sembène Ousmane au patrimoine ancestral des arts rupestres, afin de montrer la force des racines et leur capacité à nourrir le présent. Chaque toile devenait ainsi un espace de dialogue entre les ancêtres et les générations actuelles, entre les cicatrices de l’histoire et les promesses de l’avenir. Mais la mémoire, chez lui, n’était jamais enfermée dans la douleur. Diallo cherchait au contraire à transformer les blessures en gestes de paix. Ses couleurs vives, ses compositions ouvertes, ses figures stylisées traduisaient une volonté de réconciliation. Son art n’était pas celui du repli, mais celui de l’ouverture : une esthétique de la guérison, où les silences devenaient couleurs et les fractures, tremplins vers l’espérance.
Son œuvre portait une dimension universelle. Bien qu’ancrée dans la terre sénégalaise et africaine, elle s’adressait à toute l’humanité. Les thèmes de la femme, de la mémoire, de la paix et de la transmission résonnent partout où les êtres humains cherchent à donner sens à leur histoire commune. C’est ce qui explique la résonance de ses expositions, aussi bien à Dakar qu’à Paris : son langage visuel franchissait les frontières, tout en restant enraciné dans la profondeur africaine.

Le Berger de Ngor
Surnommé « le Berger de l’île de Ngor », Abdoulaye Diallo incarnait une figure singulière dans le paysage artistique sénégalais. Ce surnom, loin d’être anecdotique, traduit son rôle de veilleur, de guide et de rassembleur au sein de la communauté créative. Ngor, petite île au large de Dakar, fut bien plus qu’un lieu de résidence pour lui : elle devint son territoire spirituel et artistique, son enclos symbolique où il faisait paître les idées, les rencontres et les rêves. Au cœur de cet engagement se trouvait l’atelier Pénc 1.9, qu’il avait conçu comme un espace d’ouverture et de partage. Véritable maison de l’art, cet atelier regroupait une galerie, une bibliothèque, des chambres pour artistes en résidence, ainsi que des espaces de dialogue et de réflexion. Pour Abdoulaye Diallo, l’art ne devait pas se limiter aux murs d’un musée ou aux cimaises d’une exposition : il devait irriguer le quotidien, se vivre en communauté, se discuter autour d’un feu de palabres. L’atelier était donc pensé comme un pénc, mot wolof qui désigne la place du village où l’on se réunit pour débattre et construire le vivre-ensemble.Ce rôle de berger, il l’assumait pleinement. Comme un gardien bienveillant, il accueillait les jeunes artistes, les accompagnait, les conseillait. Nombre d’entre eux se souviennent de sa disponibilité, de son humilité et de sa capacité à écouter avant de transmettre. Il savait que la création n’est jamais un geste isolé mais une chaîne de transmissions, et il se voyait comme un maillon de cette chaîne. Ngor était aussi pour lui une source d’inspiration. L’île, avec sa mer, ses rochers, ses traditions et sa mémoire, nourrissait son imaginaire. Elle lui offrait le silence propice à la méditation et la beauté brute qui se retrouve dans ses couleurs et ses formes. Diallo liait ainsi le lieu à sa démarche : en devenant « Berger de Ngor », il s’enracinait dans un espace précis tout en donnant à son art une portée universelle.
Ce surnom est aujourd’hui un héritage. Il ne désigne plus seulement un artiste sur son île, mais il symbolise un mode de vie et une posture artistique : guider sans imposer, veiller sans dominer, créer en rassemblant. C’est ce rôle de berger que la communauté artistique retiendra, bien au-delà des rivages de Ngor.


Expositions et reconnaissance
La carrière artistique d’Abdoulaye Diallo a été ponctuée de nombreuses expositions qui témoignent de la richesse de son œuvre et de la reconnaissance qu’il a su acquérir aussi bien au Sénégal qu’à l’international. Chacune de ses apparitions publiques était l’occasion de tisser un dialogue entre son univers intime et les questionnements collectifs de notre époque. Parmi ses temps forts figure sa participation à l’exposition « Prehistomania » au Musée de l’Homme à Paris (novembre 2023 – mai 2024). Dans ce cadre prestigieux, il présentait notamment son œuvre Hommage à Frobenius 2, qui mettait en résonance l’art rupestre et la mémoire contemporaine. Par ce geste, Diallo faisait le lien entre l’expression artistique des origines de l’humanité et les questionnements d’aujourd’hui : comment relire les empreintes du passé pour mieux construire l’avenir ? Au Sénégal, ses travaux ont été montrés à la Bibliothèque Universitaire Cheikh AntaDiop de Dakar, où il interrogeait le thème central de sa démarche : Quelle humanité pour demain ? Ce choix d’un lieu de savoir et de transmission révélait sa conviction profonde que l’art et l’éducation devaient avancer de concert. Dans la même logique, il fit don d’une œuvre emblématique, Sembène Ousmane, le baobab, à la Faculté des Lettres et Sciences Humaines de l’UCAD. Ce geste d’artiste-citoyen traduisait son désir de rendre hommage aux grandes figures de la culture africaine et d’enraciner l’art dans le monde académique. Diallo a également présenté ses toiles dans des espaces plus intimistes, comme son atelier Pénc 1.9 sur l’île de Ngor, transformé en véritable lieu d’exposition et de résidence. Là, les visiteurs pouvaient découvrir ses créations dans un contexte vivant, entourés de livres, d’échanges et de rencontres. Pour lui, l’exposition ne se réduisait pas à la contemplation d’œuvres accrochées : elle devait être un moment de partage, de réflexion et de fraternité. Au fil de sa carrière, Abdoulaye Diallo a été invité dans plusieurs rendez-vous artistiques panafricains et internationaux, où il côtoyait des figures telles que Bekkay Mekkaoui et Zulu Mbaye. Sa participation à ces événements témoigne de la reconnaissance dont il jouissait au sein de la scène artistique africaine contemporaine.

Ces expositions et gestes symboliques ont bâti sa réputation d’artiste engagé, alliant profondeur de pensée, exigence esthétique et ouverture aux autres. La reconnaissance qu’il a reçue ne se mesurait pas seulement en distinctions ou en invitations officielles, mais surtout dans l’empreinte durable qu’il laissait dans le cœur de ceux qui croisaient son art.
Richard Laté Lawson-Body

