Au Kenya, des centaines de corps ont été découverts dans une forêt où Paul Mackenzie promettait le salut par la privation de nourriture. Pour établir les meurtres de 191 personnes, la justice a dû reconstituer ce qui séparait la croyance de la contrainte.
En avril 2023, les recherches dans la forêt de Shakahola, près de la côte kényane, mettent au jour des fosses et des survivants décharnés. Derrière les disparitions signalées par des familles apparaît une communauté organisée autour d’un pasteur : Paul Nthenge Mackenzie. Ses fidèles devaient mourir de faim pour rejoindre Jésus. Mais avaient-ils choisi leur mort ? Et qui répondrait de celle des enfants ?
Ce que les corps pouvaient encore révéler
L’enquête commence avec une difficulté majeure : la décomposition. Selon les constatations judiciaires rapportées par Daily Nation, la famine est médicalement établie dans 72 des 191 décès examinés. D’autres corps présentent des signes d’asphyxie, de compression du cou ou de traumatismes crâniens. Pour 110 victimes, le médecin légiste ne peut déterminer précisément la cause de la mort.
Cette limite ne disparaît pas au procès. Elle oblige l’accusation à rapprocher les examens des corps des témoignages et des conditions de vie dans le camp. Le tribunal juge suffisamment fiable la traçabilité des dépouilles : numérotation, photographies, vidéos, supervision médicale et transmission contrôlée des prélèvements. Il retient les circonstances pour conclure également à des morts par privation de nourriture là où l’autopsie ne suffit plus.
Ceux qui empêchaient de manger
Les récits recueillis décrivent des enfants privés de nourriture, des personnes attachées ou enfermées et des violences contre ceux qui résistent. Autour des dirigeants interviennent des responsables locaux, des gardes, des fossoyeurs et des transporteurs de corps. Le jeûne possède des exécutants ; les morts, une organisation chargée de les dissimuler.
L’accusation présente 120 témoins, la défense neuf. Pour la juge Diana Kavedza, les enfants ne pouvaient consentir à être affamés jusqu’à la mort. L’autorité parentale imposait de les protéger, sans donner aux parents le droit de décider leur décès au nom d’une croyance.
La responsabilité devait cependant être individualisée. Appartenir à l’Église, assister à un enterrement ou accomplir une tâche isolée ne suffisait pas à établir un meurtre. Il fallait relier chaque accusé au projet commun et démontrer son intention criminelle ou sa connaissance des conséquences mortelles. La poursuite du régime malgré les décès et l’obstruction aux secours ont pesé dans cette démonstration.
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Les alertes qui n’ont pas protégé
Une autre chronologie précède les exhumations. Le rapport sénatorial de 2023 recense des plaintes dès 2017 : enfants déscolarisés, refus des soins, personnes retenues. En mars 2023, Mackenzie est encore arrêté dans une affaire concernant deux enfants morts, puis libéré sous caution. Les interventions successives n’ont pas interrompu ses activités.
En 2024, le médiateur kényan documente des signalements de disparitions sans enquête, une visite prévue jamais effectuée et des plaintes non consignées. Il recommande des procédures disciplinaires contre plusieurs responsables. Ces conclusions établissent des carences administratives ; elles ne constituent pas des condamnations pénales pour complicité de meurtre.
Une résolution, des responsabilités encore ouvertes
Le 19 octobre 2026, la Haute Cour siégeant à Mombasa reconnaît Mackenzie et 28 coaccusés coupables des meurtres de 190 enfants et d’un adulte. L’énigme judiciaire trouve sa résolution dans la convergence des preuves : la faim était imposée, surveillée et maintenue jusqu’à la mort. Ces 191 victimes représentent une partie des centaines de corps retrouvés à Shakahola.
La défense a annoncé son intention de faire appel. La peine reste à prononcer et le verdict ne règle pas toutes les procédures liées au massacre. Il laisse aussi ouverte une question de responsabilité publique : quelles suites judiciaires ou disciplinaires seront effectivement données aux alertes négligées ?
La Rédaction
Sources
- À lire aussi : Kenya : comment un gourou a-t-il pu conduire 191 personnes à la mort ? — RFI
- À lire aussi : Mackenzie, 28 others guilty of Shakahola deaths — Kenya News Agency
- À lire aussi : Court finds Mackenzie, 28 others guilty over 191 Shakahola deaths — Citizen Digital
- À lire aussi : Kenyan starvation cult leader convicted of deaths of nearly 200 children — Reuters

