En avril 1996, un jeune ouvrier découvre le corps d’une femme assassinée dans des toilettes publiques, en Mongolie-Intérieure, et prévient la police. Deux jours plus tard, il devient le principal suspect. Condamné à mort sur la base d’aveux extorqués, il est exécuté seulement soixante-deux jours après la découverte du crime. Neuf ans plus tard, un tueur en série reconnaît le meurtre. Pourtant, la justice chinoise attendra encore près d’une décennie avant de reconnaître l’innocence du jeune homme. Une affaire où la précipitation judiciaire a rendu l’erreur irréversible.
Un témoin transformé en suspect
Le 9 avril 1996, à Hohhot, capitale de la région autonome de Mongolie-Intérieure, Huugjilt, un ouvrier de 18 ans, entend un cri provenant des toilettes publiques proches de son lieu de travail. Accompagné de son ami Yan Feng, il découvre le corps d’une femme présentant des signes de violences sexuelles. Les deux jeunes hommes alertent immédiatement la police.
Mais l’enquête prend rapidement une direction inattendue. Le 11 avril, les policiers soupçonnent Huugjilt d’être lui-même l’auteur du crime. Placé en détention, il est soumis à des interrogatoires prolongés et à des violences physiques et psychologiques.
Selon les éléments établis ultérieurement, les enquêteurs lui font notamment croire que la victime est encore vivante et qu’il pourra rentrer chez lui s’il reconnaît les faits. Épuisé, le jeune homme finit par avouer un viol et un meurtre qu’il nie ensuite avoir commis.
Soixante-deux jours pour prononcer et exécuter une peine de mort
Le dossier est instruit dans le contexte d’une campagne nationale chinoise de répression de la criminalité, connue sous le nom de Strike Hard. Les autorités imposent alors une politique de sanctions sévères et de procédures accélérées pour les crimes considérés comme les plus graves.
Le 23 mai 1996, le tribunal intermédiaire de Hohhot condamne Huugjilt à mort. La décision repose essentiellement sur ses aveux, malgré les contestations entourant leur obtention.
Le 5 juin, la Haute Cour de Mongolie-Intérieure confirme la sentence. Cinq jours plus tard, le 10 juin, Huugjilt est exécuté.
Entre la découverte du corps et l’exécution, seulement soixante-deux jours se sont écoulés. L’enquête est alors présentée comme une réussite des autorités dans la lutte contre la criminalité.
Un tueur en série revendique le même meurtre
Le 23 octobre 2005, la police arrête Zhao Zhihong, soupçonné d’une succession de viols et d’assassinats commis entre 1996 et 2005.
Pendant ses interrogatoires, celui-ci reconnaît spontanément avoir tué la femme retrouvée dans les toilettes publiques de Hohhot. Il fournit des détails qui conduisent les autorités à réexaminer la condamnation de Huugjilt.
La révélation est considérable : un homme a déjà été exécuté pour ce crime, tandis qu’un autre en revendique désormais la responsabilité.
En mars 2006, les autorités de Mongolie-Intérieure engagent une réévaluation du dossier. Quelques mois plus tard, une commission conclut que Huugjilt a été condamné à tort.
Pourtant, aucune réhabilitation judiciaire immédiate n’intervient. Ses parents poursuivent leurs démarches pendant huit années supplémentaires.
À lire aussi : Énigmes judiciaires : l’affaire Evandro, des aveux enregistrés qui révèlent trente ans plus tard une erreur judiciaire
L’innocence reconnue dix-huit ans après l’exécution
Le 20 novembre 2014, la Haute Cour de Mongolie-Intérieure décide finalement de rouvrir officiellement l’affaire.
Le 15 décembre, elle annule la condamnation et acquitte Huugjilt à titre posthume. Les magistrats reconnaissent que les faits avaient été insuffisamment établis et que les preuves ne permettaient pas de conclure à sa culpabilité.
La famille reçoit des excuses officielles et une indemnisation d’environ 2,05 millions de yuans. En janvier 2016, vingt-six policiers, procureurs et magistrats impliqués dans la procédure initiale font l’objet de sanctions disciplinaires.
Zhao Zhihong est quant à lui condamné à mort pour plusieurs crimes et exécuté le 30 juillet 2019. Toutefois, sa responsabilité dans le meurtre de 1996 n’a pas été judiciairement établie : les magistrats avaient considéré les preuves insuffisantes sur ce point.
Une erreur reconnue, une responsabilité criminelle non établie
L’affaire Huugjilt révèle les conséquences d’une procédure dans laquelle la rapidité de la condamnation a pris le pas sur la vérification des preuves. Des aveux obtenus sous la torture ont suffi à envoyer un jeune homme devant un peloton d’exécution, alors qu’il avait lui-même signalé la découverte de la victime.
La reconnaissance de son innocence constitue une réparation judiciaire, mais elle ne restitue pas la vie perdue. Elle laisse également subsister une question criminelle : si Huugjilt n’a pas commis le meurtre, qui en porte légalement la responsabilité ?
L’énigme la plus profonde demeure cependant institutionnelle : pourquoi a-t-il fallu huit années supplémentaires pour corriger une condamnation que les autorités avaient déjà identifiée comme erronée en 2006 ? Dans cette affaire, la justice a finalement reconnu son erreur, mais seulement après avoir rendu toute réparation véritable impossible.
La Rédaction
Sources et références
- U.S.-Asia Law Institute, New York University — Chi Yin, Huge Jiletu Rape and Murder Case, 25 mai 2022. Étude retraçant l’enquête, les condamnations, les aveux forcés et la réhabilitation.
- South China Morning Post — « Executed teenager cleared of rape and murder, 18 years after China put him to death », 15 décembre 2014.
- Xinhua News Agency — « Former police head stands trial for graft », 1er août 2016. Article revenant sur les responsabilités judiciaires et la réhabilitation de Huugjilt.
- Agence France-Presse, reprise par ABC News Australia — « Man goes on trial in China for woman’s murder weeks after teenager executed for crime exonerated », 5 janvier 2015.
- U.S.-Asia Law Institute — Archives des erreurs judiciaires chinoises, données relatives aux sanctions disciplinaires de janvier 2016 et à l’exécution de Zhao Zhihong en juillet 2019.

