Premier producteur mondial de manioc, le Nigeria veut faire de cette culture un pilier de sa diversification énergétique. Un projet industriel de 256 millions d’euros doit permettre de produire du bioéthanol destiné à être incorporé à l’essence. Mais cette stratégie soulève une question essentielle : comment développer une nouvelle filière énergétique sans fragiliser l’approvisionnement alimentaire ?
Au Nigeria, le manioc pourrait bientôt alimenter autre chose que les marchés et les industries agroalimentaires. Fin septembre 2026, plusieurs partenaires, dont une structure liée à la compagnie pétrolière nationale NNPC et l’Agence de développement des bassins Ogun-Oshun, ont signé un protocole d’accord pour construire une unité de production de bioéthanol à Itokin, dans l’État de Lagos.
Évalué à 256 millions d’euros, soit près de 168 milliards de FCFA, le projet prévoit un site industriel de 200 hectares et la mobilisation de 15 000 hectares agricoles dans quatre États du sud-ouest. L’objectif est de transformer une partie du manioc produit localement en alcool carburant, destiné à être mélangé à l’essence.
Du champ à la pompe, une nouvelle chaîne industrielle
L’ambition dépasse la construction d’une usine. Abuja cherche à organiser une véritable filière reliant producteurs agricoles, entreprises de transformation, transporteurs et distributeurs de carburant.
Le programme national de développement du bioéthanol de manioc envisage notamment d’intégrer jusqu’à 14 millions de petits exploitants à cette dynamique. Des variétés plus productives, de meilleures infrastructures rurales et des contrats d’approvisionnement doivent soutenir cette transformation.
Pour les agriculteurs, l’apparition d’un débouché industriel pourrait stabiliser les ventes et améliorer les revenus. Mais ces bénéfices dépendront des prix proposés, de l’accès à la terre et de la place réellement accordée aux petites exploitations.
Une souveraineté énergétique encore à construire
Le Nigeria cherche depuis plusieurs années à incorporer du bioéthanol à l’essence. Sa politique nationale sur les biocarburants, adoptée en 2007, prévoyait déjà un mélange E10, composé de 10 % d’éthanol et de 90 % d’essence conventionnelle.
Cette ambition n’a jamais été déployée à l’échelle initialement envisagée. En 2026, les autorités ont relancé les préparatifs d’un programme pilote destiné à vérifier la qualité du carburant, la compatibilité des véhicules et les capacités de distribution.
L’enjeu est considérable dans un pays où la consommation d’essence représente plusieurs dizaines de millions de litres quotidiennement. Mais le projet d’Itokin reste à un stade préliminaire : sa capacité annuelle de production et son calendrier industriel définitif ne sont pas encore précisés.
Le risque d’une concurrence entre alimentation et énergie
La principale interrogation concerne la matière première. Le manioc occupe une place centrale dans l’alimentation nigériane et constitue une source de revenus pour des millions de ménages ruraux.
Une demande industrielle supplémentaire pourrait soutenir les prix agricoles, mais aussi accroître la concurrence pour les récoltes, les terres et les ressources en eau. Sans augmentation suffisante des rendements, les besoins énergétiques risqueraient d’exercer une pression sur les disponibilités alimentaires.
La réussite du programme dépendra donc de sa capacité à améliorer la productivité agricole, limiter les pertes après récolte et préserver l’accès des populations aux produits dérivés du manioc.
Le pari nigérian illustre une ambition plus large : transformer les ressources agricoles africaines en valeur industrielle et énergétique. Mais la véritable souveraineté ne consistera pas seulement à produire du carburant localement. Elle supposera de construire une filière capable de renforcer simultanément les revenus agricoles, la sécurité alimentaire et l’approvisionnement énergétique.
La Rédaction
Sources : Agence Ecofin, La Tribune Afrique, The Punch, Ogun-Oshun River Basin Development Authority ; politique nationale nigériane sur les biocarburants.

