Le 30 mars 1985, Derek et Nancy Haysom sont retrouvés sauvagement assassinés dans leur maison de Virginie, aux États-Unis. Cinq ans plus tard, Jens Söring, le petit ami allemand de leur fille Elizabeth, est condamné à deux peines de prison à vie. Il avait avoué les meurtres avant de se rétracter, affirmant avoir voulu protéger Elizabeth. Après des décennies de détention, de nouvelles analyses génétiques excluent Söring de plusieurs traces sanguines exploitables provenant de la scène de crime. Certains anciens enquêteurs se mettent eux-mêmes à douter du verdict. Pourtant, contrairement à d’autres grandes erreurs judiciaires, sa condamnation n’a jamais été annulée : Söring a été libéré en 2019, mais reste juridiquement coupable.
Deux parents massacrés dans leur maison
Le 3 avril 1985, Derek et Nancy Haysom sont découverts morts dans leur maison de Bedford County. Le couple a été tué plusieurs jours auparavant, dans la soirée du 30 mars. Les deux victimes ont reçu de nombreux coups de couteau et leur gorge a été tranchée. La violence du crime contraste avec l’absence apparente d’effraction.
Les enquêteurs s’intéressent progressivement à leur fille Elizabeth Haysom et à son petit ami Jens Söring, alors âgé de 18 ans. Les parents désapprouvaient leur relation. Le couple quitte bientôt les États-Unis et voyage sous de fausses identités avant d’être arrêté à Londres en avril 1986 pour une affaire de chèques frauduleux. L’enquête américaine les rattrape alors.
Des aveux suivis d’une rétractation
Interrogé en Angleterre, Söring finit par reconnaître avoir tué Derek et Nancy Haysom. Il fournit plusieurs déclarations aux enquêteurs américains et britanniques. Mais il se rétracte ensuite et développe une tout autre histoire : Elizabeth aurait elle-même assassiné ses parents pendant qu’il se trouvait à Washington.
Selon Söring, ses faux aveux avaient pour objectif de sauver sa petite amie de la chaise électrique. Fils d’un diplomate ouest-allemand, il affirme avoir cru à tort qu’une immunité diplomatique lui permettrait d’être jugé en Allemagne comme mineur et d’échapper à une lourde peine. Elizabeth donne une version opposée : elle reconnaît avoir participé à la préparation du crime, mais affirme que Söring est parti seul chez ses parents et les a tués.
Extradé vers les États-Unis, Söring est jugé en 1990. Elizabeth, qui a plaidé coupable de complicité avant le fait, témoigne contre lui. Le jury doit donc essentiellement choisir entre deux récits qui s’accusent mutuellement.
Le sang renforce la condamnation
Le dossier ne repose cependant pas uniquement sur les déclarations du couple. Des traces de sang de plusieurs groupes ont été retrouvées dans la maison. Söring étant du groupe O, l’accusation utilise notamment la présence de sang de ce groupe pour soutenir son scénario. Une empreinte laissée par une chaussette ensanglantée est également présentée comme compatible avec son pied.
Le 4 septembre 1990, Jens Söring est reconnu coupable des deux meurtres et condamné à deux peines de prison à vie consécutives. Ses recours échouent et il continue, depuis sa cellule, à affirmer qu’Elizabeth est la véritable meurtrière.
Pendant longtemps, les traces sanguines semblent constituer l’un des éléments matériels venant renforcer ses propres aveux. Mais les progrès de la génétique vont permettre de réexaminer une partie de ces prélèvements.
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Des analyses génétiques qui ne correspondent pas
En 2009, 42 échantillons issus de la scène de crime sont soumis à de nouvelles analyses. La majorité ne permet pas d’obtenir de profil exploitable. Sur les onze qui peuvent être interprétés, aucun ne correspond à Jens Söring ou à Elizabeth Haysom.
L’examen ultérieur de certaines anciennes traces de groupe O provoque davantage de questions. Deux échantillons exploitables ne correspondent pas à Söring. Plusieurs spécialistes consultés par le Washington Post confirment qu’il peut être exclu comme source de ces traces. Mais ils mettent également en garde contre une conclusion trop rapide : l’absence de son ADN sur ces prélèvements ne démontre pas qu’il n’était pas présent lors des meurtres.
Ces résultats n’effacent donc pas ses aveux, le témoignage d’Elizabeth ni les autres éléments du procès. Ils fragilisent néanmoins une partie de la lecture scientifique qui avait accompagné sa condamnation.
Des enquêteurs finissent eux-mêmes par douter
Le dossier prend une dimension supplémentaire lorsque certains responsables des forces de l’ordre se rangent publiquement du côté de Söring. Chuck Reid, ancien enquêteur ayant participé à l’affaire, déclare qu’il pense désormais que le mauvais homme a été emprisonné. J. E. « Chip » Harding, alors shérif du comté d’Albemarle, réexamine également le dossier et demande au gouverneur de Virginie d’accorder une grâce à Söring.
D’autres enquêteurs et responsables judiciaires restent au contraire convaincus de sa culpabilité. La justice ne rouvre pas son procès sur la base des nouvelles analyses et aucune décision judiciaire ne conclut qu’Elizabeth Haysom a elle-même commis les deux meurtres. Cette distinction est fondamentale : les éléments apparus après le procès alimentent le doute, mais ils n’ont pas produit une nouvelle vérité judiciaire.
En novembre 2019, après plus de trente-trois ans de détention, la commission des libérations conditionnelles de Virginie accorde finalement la libération à Söring et à Elizabeth Haysom. Söring est expulsé vers l’Allemagne. Cette décision ne constitue toutefois ni une grâce ni une exonération : sa condamnation pour les deux meurtres demeure intacte.
Une culpabilité judiciaire qui résiste au doute
L’affaire Jens Söring se distingue ainsi des dossiers dans lesquels l’ADN finit par innocenter définitivement un condamné. Ici, la science n’a pas produit cette conclusion. Elle a surtout retiré de la force à certains éléments matériels autrefois considérés comme compatibles avec l’accusation.
Söring a avoué puis rétracté ses aveux. Elizabeth Haysom l’a accusé, tandis qu’il l’accuse encore aujourd’hui. Des traces sanguines exploitables ne correspondent pas à son profil génétique, certains anciens enquêteurs considèrent désormais sa condamnation comme erronée, mais les juridictions américaines ne l’ont jamais acquitté. Elizabeth, de son côté, n’a jamais été reconnue coupable d’avoir elle-même poignardé ses parents.
Plus de quarante ans après le double meurtre, deux vérités continuent donc de coexister. Celle de la justice de Virginie désigne toujours Jens Söring comme le meurtrier de Derek et Nancy Haysom. Celle défendue par Söring affirme exactement le contraire. Entre les deux subsiste la question qui maintient l’affaire ouverte dans le débat judiciaire : les nouvelles analyses ont-elles simplement révélé les limites des preuves scientifiques de 1990, ou montrent-elles que la justice a condamné le mauvais membre du couple ?
La Rédaction
Sources et références
- Cour suprême de Virginie et archives judiciaires de l’affaire Söring v. Commonwealth.
- The Washington Post, enquêtes et réexamen des preuves génétiques de l’affaire Haysom.
- Virginia Parole Board, décision relative à Jens Söring et Elizabeth Haysom, novembre 2019.
- Associated Press, archives judiciaires relatives à Jens Söring.

