Il colonise les cuisines, se glisse dans les canalisations et figure parmi les insectes que l’être humain cherche généralement à éliminer. En Chine, pourtant, le cafard possède une autre existence : celle de matière première médicinale. Derrière les élevages spectaculaires de millions, voire de milliards de blattes, se trouve désormais une véritable filière pharmaceutique. Et la science commence à regarder de beaucoup plus près ce que cet insecte peut réellement apporter à la médecine.
En 2019, les images avaient de quoi provoquer quelques frissons. À Yibin, dans la province chinoise du Sichuan, quelque dix millions de blattes étaient élevées dans l’obscurité. Certaines pouvaient terminer sautées au piment dans des restaurants locaux, mais l’essentiel de l’intérêt économique se trouvait ailleurs : dans l’industrie pharmaceutique.
Sept ans plus tard, c’est précisément cette dimension qui mérite attention. Car derrière l’image spectaculaire du cafard élevé industriellement se trouve une préparation beaucoup plus sérieusement étudiée : le Kangfuxin, un liquide obtenu à partir d’extraits de Periplaneta americana, la blatte américaine.
De la médecine traditionnelle au laboratoire

L’utilisation médicinale des blattes possède une longue histoire en Chine. Mais ancienneté ne signifie pas efficacité démontrée. La recherche contemporaine tente donc d’identifier les molécules présentes dans les extraits, leurs mécanismes biologiques et surtout leurs éventuels effets thérapeutiques.
Le Kangfuxin est aujourd’hui utilisé en Chine dans différents contextes médicaux, particulièrement autour de la cicatrisation, des lésions des muqueuses et de certaines pathologies inflammatoires. Les recherches expérimentales ont notamment exploré ses effets anti-inflammatoires et son influence sur la réparation des tissus.
Une étude publiée en mai 2026 dans Frontiers in Pharmacology s’est intéressée à son action dans un modèle de colite ulcéreuse chez la souris. Les chercheurs ont observé des modifications de l’inflammation, de la barrière intestinale, du microbiote et de certains métabolites. Mais il s’agit précisément d’un modèle animal : ces résultats permettent d’explorer des mécanismes biologiques, pas de conclure automatiquement à la même efficacité chez l’être humain.
Des résultats cliniques qui commencent à s’accumuler
D’autres recherches sont allées plus loin. Une méta-analyse publiée en 2025 a examiné 21 essais randomisés totalisant 1 825 patients souffrant ou risquant de souffrir de mucite buccale liée à la chimiothérapie.
Comparé aux soins buccaux de base, le Kangfuxin était associé à une diminution de l’incidence des mucites et à une cicatrisation plus rapide. Mais les chercheurs apportaient eux-mêmes une nuance essentielle : les données disponibles ne permettaient pas d’établir sa supériorité sur les autres traitements recommandés.
En juin 2026, une autre méta-analyse a regroupé 12 essais randomisés et 886 patients souffrant d’escarres de stade II ou III. L’ajout du Kangfuxin aux pansements standards était associé à un taux de cicatrisation supérieur et à une réduction du temps nécessaire à la guérison. L’hétérogénéité entre les études était cependant élevée, ce qui impose de rester prudent dans l’interprétation des résultats.
Les recherches continuent parallèlement dans d’autres domaines. Une méta-analyse publiée en 2025 a évalué son utilisation contre certaines gingivites chez des enfants suivant un traitement orthodontique. Des travaux récents l’étudient également en parodontologie et dans la réparation de plaies.
Le cafard dans l’assiette n’est pas un médicament

C’est ici que la distinction devient fondamentale. Les résultats scientifiques concernant un extrait préparé et administré dans un cadre thérapeutique ne démontrent pas que manger une blatte entière possède les mêmes effets.
Un produit pharmaceutique cherche à contrôler sa fabrication, sa concentration, son administration et ses indications. Une assiette de cafards sautés ne répond évidemment pas aux mêmes critères.
Les affirmations traditionnelles attribuant à l’insecte des effets contre une multitude de maladies ne doivent donc pas être confondues avec les résultats des essais cliniques. La recherche moderne tente justement de séparer les molécules potentiellement intéressantes des croyances accumulées autour de leur utilisation.
Cette distinction est d’autant plus importante que certains mécanismes demeurent mal compris. Même en 2026, les chercheurs continuent d’étudier la manière dont les extraits de Periplaneta americanapourraient intervenir dans l’inflammation, la régénération des tissus ou les interactions avec le microbiote.
Quand un nuisible devient une ressource biologique

L’histoire scientifique du cafard chinois raconte finalement quelque chose de plus large sur la pharmacologie. Une substance utile ne devient pas médicament parce que son origine est noble, rare ou agréable. Elle le devient lorsque ses composants peuvent être caractérisés, ses effets reproduits, son efficacité évaluée et ses risques suffisamment documentés.
De nombreux médicaments modernes trouvent d’ailleurs leur origine dans des plantes, des micro-organismes, des venins ou d’autres organismes vivants. Periplaneta americana rejoint cette longue recherche de molécules biologiquement actives dans des endroits parfois inattendus.
Le chemin reste cependant important entre un usage traditionnel, des résultats expérimentaux encourageants et une preuve clinique robuste applicable à grande échelle.
Le véritable étonnement n’est donc peut-être plus que la Chine élève des cafards par millions. Il est qu’un insecte universellement associé à la saleté puisse contenir des composés suffisamment intéressants pour pousser les chercheurs à les isoler, les tester et tenter d’en faire des outils thérapeutiques. En médecine, même le cafard doit finalement passer l’épreuve la plus difficile : celle de la preuve.
La Rédaction
Sources scientifiques :
Wei Sun et al., Efficacy of Kangfuxin liquid for preventing and treating chemotherapy-induced oral mucositis: a systematic review and meta-analysis of randomized controlled trials, Frontiers in Pharmacology, 2025.
Yu Cheng et al., Efficacy and Safety of Kangfuxin Liquid Adjuvant Therapy Versus Standard Dressing in Treating Stage II-III Pressure Ulcers, International Journal of Lower Extremity Wounds, 2026.
Yue Yue et al., Study on the mechanism of action of Kangfuxin liquid in alleviating DSS-induced ulcerative colitis in mice, Frontiers in Pharmacology, 2026.
Xiaoguang Lin et al., Effectiveness of pharmaceutical preparations of Periplaneta Americana (KangFuXin liquid) in the treatment of chronic gingivitis in children with orthodontic problems, Medicine, 2025.
Source documentaire : AFP, reportage à Yibin (Sichuan), avril 2019.

