Park Minwoo a réussi. Né dans un quartier pauvre de Séoul, il est devenu un architecte reconnu et a accompagné la spectaculaire transformation urbaine de la Corée du Sud. Mais à l’approche de la soixantaine, un message venu du passé le ramène vers les lieux et les personnes de son enfance. Dans Au soleil couchant, Hwang Sok-yong pose alors une question troublante : que signifie réussir lorsque le monde dont on est parti pour réussir a presque entièrement disparu ?
Hwang Sok-yong, une vie traversée par l’histoire coréenne
Né le 4 janvier 1943, Hwang Sok-yong compte parmi les grandes figures de la littérature sud-coréenne contemporaine. Son œuvre accompagne depuis plusieurs décennies les bouleversements de la péninsule : guerre, industrialisation, division des deux Corées, transformations sociales et urbanisation. Dans Au soleil couchant, publié en Corée du Sud en 2015, cette grande histoire passe par les souvenirs d’un homme qui mesure le chemin parcouru autant que ce qui a été perdu.
Park Minwoo vient d’un milieu modeste. Enfant, il vivait dans un quartier populaire avant de connaître une remarquable ascension sociale. Devenu architecte, il appartient désormais à cette Corée moderne dont les immeubles, les infrastructures et les nouveaux quartiers symbolisent la réussite économique. Pourtant, son passé revient soudainement lui rappeler que construire signifie parfois aussi effacer.
L’architecte qui a vu disparaître son propre quartier
La réussite de Minwoo contient un paradoxe que Hwang Sok-yong exploite avec finesse. L’enfant pauvre est devenu un professionnel de la construction au moment même où Séoul se métamorphosait. Les quartiers anciens ont laissé place aux immeubles, les terrains ont changé de valeur et des populations modestes ont été déplacées par une urbanisation extrêmement rapide.
Minwoo n’est pas présenté comme le responsable personnel de cette disparition. Il en est plutôt l’un des produits. Son parcours aurait difficilement été possible sans la croissance qui a transformé la Corée du Sud. Mais cette transformation a également détruit une partie du paysage social dans lequel son identité s’était formée.
Lorsqu’un message inattendu fait ressurgir une femme liée à sa jeunesse, le passé cesse donc d’être un simple souvenir. Minwoo commence à regarder autrement la distance entre l’enfant qu’il était et l’homme qu’il est devenu.
Peut-on retourner dans un endroit qui n’existe plus ?
Avec Au soleil couchant, Hwang Sok-yong fait de la ville un véritable territoire de mémoire. Nous pensons souvent pouvoir revenir dans les lieux de notre enfance, même après plusieurs décennies. Mais que se passe-t-il lorsque ces lieux ont été démolis, reconstruits ou rendus méconnaissables ?
Pour Minwoo, retourner vers le passé ne consiste plus simplement à retrouver une adresse. Le quartier auquel ses souvenirs sont attachés appartient à une autre Séoul. Les rues, les maisons et les relations sociales qui constituaient son univers ont été absorbées par la métropole moderne.
Le roman montre ainsi que l’urbanisation ne transforme pas seulement l’espace. Lorsqu’un quartier disparaît, une partie de la mémoire collective perd son support matériel. Les habitants peuvent conserver leurs souvenirs, mais il ne reste parfois plus aucun lieu où les déposer.

À lire aussi : Littérature : Perumal Murugan — Femme pour moitié, un couple peut-il rester heureux lorsque toute la société lui réclame un enfant ?
Deux générations face à la réussite coréenne
Hwang Sok-yong ne regarde pourtant pas uniquement derrière lui. En parallèle du parcours de Minwoo apparaît celui de Jung Woohee, une jeune femme qui travaille dans le théâtre tout en multipliant les emplois précaires pour subsister. Elle appartient à une génération née dans une Corée beaucoup plus riche que celle qu’avait connue Minwoo, mais cette prospérité ne lui garantit ni sécurité professionnelle ni véritable ascension sociale.
Le contraste est essentiel. Minwoo est parti de très bas dans un pays pauvre mais en pleine expansion et a pu gravir les échelons. Woohee vit dans une société développée où les possibilités semblent nombreuses, mais où le logement, l’emploi et la stabilité restent difficiles à atteindre pour une partie de la jeunesse.
Le roman évite ainsi de transformer le passé en âge d’or. La Corée d’autrefois était marquée par une grande pauvreté. Hwang Sok-yong demande plutôt ce qui s’est produit entre ces deux générations : comment un pays peut-il devenir considérablement plus riche sans que chacun ait le sentiment que son avenir s’est élargi dans les mêmes proportions ?
Ce que la réussite ne peut pas reconstruire
Minwoo possède désormais ce dont l’enfant pauvre qu’il était pouvait rêver : une profession reconnue, une position sociale et une sécurité matérielle. Pourtant, ces acquis ne lui permettent pas de récupérer ce qui a disparu. L’argent ne reconstruit ni un quartier effacé ni les relations abandonnées en chemin.
C’est là que le titre Au soleil couchant prend toute sa force. Minwoo atteint un moment de sa vie où la question n’est plus seulement de savoir jusqu’où il peut encore monter, mais de regarder ce que son ascension a laissé derrière elle. La réussite cesse d’être mesurée uniquement par la distance parcourue ; elle doit aussi être confrontée au prix du voyage.
Hwang Sok-yong ne condamne pas pour autant l’ambition de son personnage. Il introduit une interrogation plus subtile : peut-on devenir quelqu’un de nouveau sans perdre une partie de celui que l’on était ?
Au soleil couchant raconte une réussite individuelle inscrite dans l’une des transformations économiques les plus spectaculaires de l’époque contemporaine. Park Minwoo a grandi avec la nouvelle Corée : pauvre dans son enfance, architecte reconnu à l’âge adulte, il a vu Séoul se reconstruire sous ses yeux.
Mais lorsque le passé revient, l’homme qui a consacré sa vie à bâtir découvre qu’il existe des choses qu’aucune architecture ne peut restituer. Son ancien quartier a disparu et, avec lui, une partie du monde qui avait façonné son enfance.
En faisant dialoguer cette trajectoire avec celle d’une jeune génération confrontée à la précarité, Hwang Sok-yong évite la simple nostalgie. Il pose finalement une question plus large sur le progrès : une société ne devrait-elle pas mesurer ce qu’elle a construit autant que ce qu’elle a dû faire disparaître pour y parvenir ?
La Rédaction
Références littéraires
- Au soleil couchant de Hwang Sok-yong — urbanisation, mémoire, réussite sociale et fracture générationnelle
- Le Vieux Jardin de Hwang Sok-yong — amour, engagement politique et histoire contemporaine de la Corée
- L’Invité de Hwang Sok-yong — division coréenne, mémoire des violences et réconciliation
- Princesse Bari de Hwang Sok-yong — exil, migration, déracinement et héritage spirituel

