Sentarô vend des dorayaki dans une petite échoppe de Tokyo. Il accomplit les mêmes gestes chaque jour sans véritable enthousiasme, comme s’il avait cessé d’attendre autre chose de son existence. Puis Tokue, une vieille femme aux mains déformées, lui demande de l’embaucher. Elle sait préparer l’« an », cette pâte sucrée de haricots rouges qui donne aux dorayaki leur saveur. Son arrivée va transformer la cuisine de Sentarô, mais surtout sa manière de regarder ceux que la société a appris à tenir à distance.
Durian Sukegawa, chercher l’humain dans les existences discrètes
Né le 17 juin 1962 à Tokyo, Durian Sukegawa est écrivain, poète, musicien et homme de radio japonais. Publié au Japon en 2013, Les Délices de Tokyo (An) est devenu l’un de ses romans les plus connus, notamment grâce à son adaptation cinématographique réalisée par Naomi Kawase en 2015. Derrière une histoire apparemment modeste, une petite boutique, une vieille femme et une recette, Sukegawa aborde l’exclusion, la culpabilité, la dignité et la possibilité de recommencer lorsque la société semble avoir déjà décidé de votre place.
Le roman repose surtout sur une rencontre improbable. Tokue et Sentarô n’ont ni le même âge ni la même histoire, mais ils partagent une forme de mise à l’écart. L’une en porte les traces sur son corps ; l’autre semble s’être lui-même retiré de l’existence après un passé qui continue de peser sur lui.
Sentarô, travailler sans véritablement vivre
Sentarô prépare et vend des dorayaki, petites pâtisseries composées de deux pancakes entourant une pâte de haricots rouges sucrée. Son commerce fonctionne sans passion particulière. Il prépare ses journées comme il traverse son existence : parce qu’il faut continuer.
Son passé explique en partie cette résignation. Après des démêlés avec la justice, il travaille pour rembourser une dette et ne semble plus imaginer beaucoup d’autres possibilités. Le personnage n’est pas totalement exclu de la société : il possède un emploi, rencontre des clients et dispose d’une routine. Pourtant, quelque chose s’est arrêté en lui. Sukegawa décrit ainsi une marginalité moins visible que celle de Tokue, celle d’un homme encore présent dans le monde mais qui ne croit plus vraiment pouvoir y construire autre chose.
Tokue et le secret des haricots rouges
Tokue apparaît avec une proposition simple : travailler dans la boutique. Sentarô remarque immédiatement ses mains déformées et hésite. Mais lorsqu’il goûte la pâte de haricots rouges qu’elle prépare, la différence est spectaculaire. Tokue possède un savoir que la routine de Sentarô avait remplacé par l’efficacité.
Avec Les Délices de Tokyo, Durian Sukegawa fait alors de la cuisine beaucoup plus qu’un décor.Tokue explique qu’il faut écouter les haricots, respecter leur rythme et considérer ce qu’ils ont traversé avant d’arriver dans la casserole. Là où Sentarô voyait une matière première à transformer, elle lui apprend à regarder quelque chose qui mérite attention.
Cette philosophie pourrait paraître naïve. Elle prend pourtant une autre dimension lorsqu’on comprend l’histoire de Tokue : une femme que l’on a longtemps regardée comme un corps malade apprend précisément à Sentarô à ne plus réduire les êtres et les choses à leur apparence ou à leur utilité.
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Une maladie qui a servi à exclure des vies entières
Tokue a été atteinte de la maladie de Hansen, autre nom de la lèpre. Au Japon, les personnes touchées ont longtemps subi une politique de ségrégation particulièrement sévère. Pendant des décennies, beaucoup furent isolées dans des sanatoriums, parfois longtemps après que les progrès médicaux eurent profondément changé la prise en charge de la maladie.
Le passé de Tokue appartient à cette histoire. La maladie ne lui a pas seulement laissé des séquelles physiques : elle lui a retiré une grande partie de la vie ordinaire à laquelle d’autres avaient accès. Travailler, aimer, fonder une famille ou simplement être regardée sans crainte ont été affectés par une exclusion institutionnelle et sociale dont les conséquences ont dépassé la maladie elle-même.
Sukegawa ne réduit cependant jamais Tokue à cette souffrance. C’est précisément ce qui donne au personnage sa force. Elle n’arrive pas dans la boutique uniquement pour raconter ce qu’elle a subi. Elle arrive avec une compétence, une sensibilité, de l’humour et quelque chose à transmettre.
Lorsque le regard des autres revient
La qualité des dorayaki attire davantage de clients et la boutique commence à changer. Mais les traces visibles de la maladie de Tokue finissent également par susciter la méfiance. La peur et les préjugés reviennent là où son travail avait momentanément permis qu’on la regarde autrement.
Le roman révèle alors la brutalité particulière du stigmate. Une personne peut être guérie, compétente et ne représenter aucun danger, mais continuer à être enfermée dans l’identité que les autres lui attribuent. Tokue a traversé l’exclusion institutionnelle ; elle découvre que la disparition des anciennes règles ne suffit pas à faire disparaître les réflexes qu’elles ont installés dans les esprits.
Sentarô doit alors choisir la manière dont il regarde à son tour cette femme. C’est ici que leur rencontre devient essentielle : accueillir quelqu’un ne consiste pas seulement à éprouver de la compassion pour son passé, mais à reconnaître ce qu’il est capable d’apporter au présent.
Deux exclusions qui ne se ressemblent pas
Tokue et Sentarô ne vivent évidemment pas la même marginalisation. Celle de Tokue a été imposée par une politique et par la peur collective d’une maladie. Sentarô, lui, porte les conséquences de ses propres actes et d’un parcours qui l’a progressivement enfermé dans la résignation. Sukegawa ne cherche pas à rendre leurs histoires équivalentes.
Ce qui les rapproche est ailleurs : tous deux savent ce que signifie vivre après que quelque chose semble avoir réduit le champ des possibles. Tokue possède pourtant une capacité d’attention au monde que Sentarô a perdue. Elle regarde les arbres, écoute les sons, parle aux haricots et continue à considérer l’existence comme digne d’être observée. Celle que la société a privée d’une partie de sa liberté devient paradoxalement celle qui apprend à un homme libre à regarder de nouveau autour de lui.
Faire des dorayaki comme manière de revenir au monde
La préparation de l’« an » constitue finalement le cœur symbolique du livre. Sentarô cherchait surtout à produire suffisamment pour vendre. Tokue lui transmet une autre relation au travail : prendre son temps, observer, écouter et accepter qu’une bonne préparation ne puisse pas toujours être accélérée.
Ce changement dépasse progressivement la recette. Sentarô commence à comprendre que sa propre existence ne doit peut-être pas davantage être résumée à ce qu’il a fait autrefois. Tokue, de son côté, trouve dans cette petite boutique la possibilité de transmettre un savoir que des années d’exclusion n’ont pas réussi à lui enlever.
La cuisine devient ainsi un espace où deux personnes retrouvent momentanément une place, non parce que quelqu’un décide charitablement de les réintégrer, mais parce qu’elles redeviennent utiles l’une à l’autre, capables de transmettre, d’apprendre et de créer quelque chose ensemble.
Les Délices de Tokyo aurait pu être uniquement un roman sur la maladie de Hansen et l’une des pages les plus douloureuses de l’histoire sociale japonaise. Durian Sukegawa choisit une voie plus intime. Il raconte ce que produit la rencontre entre une femme à qui la société a longtemps interdit une vie ordinaire et un homme qui semble avoir cessé de croire qu’une autre vie reste possible.
Entre eux se trouve une simple pâte de haricots rouges. Tokue apprend à Sentarô qu’elle ne se prépare pas seulement en suivant une recette : il faut observer, attendre et écouter. Derrière cette leçon culinaire apparaît progressivement celle du roman tout entier : un être humain ne peut pas davantage être réduit à son apparence, à sa maladie ou au pire épisode de son passé.
Retrouver sa place ne signifie peut-être pas effacer ce qui a été vécu. Pour Tokue comme pour Sentarô, il s’agit plutôt de découvrir qu’après l’exclusion, la faute ou la résignation, il reste encore quelque chose à transmettre et quelqu’un capable de l’entendre.
La Rédaction
Références littéraires
- Les Délices de Tokyo de Durian Sukegawa — exclusion, transmission, maladie de Hansen et dignité
- Le Rêve de Ryôsuke de Durian Sukegawa — reconstruction, nature et quête d’une nouvelle existence
- L’Enfant et l’Oiseau de Durian Sukegawa — enfance, solitude et relation au vivant
- Les Chats de Shinjuku de Durian Sukegawa — rencontres, marginalité et vies ordinaires à Tokyo

