La transition énergétique africaine se heurte à un paradoxe : le continent dispose d’un immense potentiel solaire et éolien, mais une grande partie des capitaux nécessaires pour l’exploiter doit encore être recherchée à l’étranger. Au Sénégal, le Renewable Energy and Energy Efficiency Fund (REEF), porté par le Fonds souverain d’investissements stratégiques (FONSIS), tente d’agir sur cette faiblesse en mobilisant davantage de financements locaux pour les projets verts.
L’enjeu ne consiste pas simplement à trouver plus d’argent. Il s’agit de rapprocher la monnaie dans laquelle un projet gagne ses revenus de celle dans laquelle il se finance. Une centrale solaire sénégalaise vend son électricité sur le marché national et perçoit donc ses recettes en FCFA. Lorsqu’elle doit parallèlement rembourser une dette contractée dans une devise étrangère, elle peut être exposée à un risque supplémentaire, particulièrement lorsque l’emprunt est libellé dans une monnaie flottante comme le dollar. Le FCFA étant arrimé à l’euro à parité fixe, ce risque de change direct est beaucoup plus limité pour les financements libellés en euros.
Le REEF pour partager le risque
C’est ici qu’intervient le REEF. Son principe est de mobiliser des capitaux destinés aux énergies renouvelables et à l’efficacité énergétique afin d’aider des projets à franchir l’obstacle du financement.
Le problème est connu. Une banque commerciale peut considérer une centrale solaire, un projet d’efficacité énergétique ou une infrastructure décentralisée comme trop technique, trop longue à rentabiliser ou insuffisamment sécurisée pour supporter seule le risque.
L’intervention d’un fonds spécialisé change le montage. Imaginons un projet nécessitant 10 milliards de FCFA. Si un fonds comme le REEF apporte une partie du capital nécessaire, le promoteur présente aux banques un projet financièrement plus solide. Les établissements locaux peuvent alors financer une autre partie de l’investissement.
C’est ce que les financiers appellent l’effet de levier : l’argent engagé par le fonds sert à attirer des capitaux supplémentaires plutôt qu’à supporter seul la totalité du projet.
Faire circuler davantage de FCFA vers l’énergie verte
Pour Abdou Ndour, expert sénégalais en énergie et environnement et coordinateur de programmes à Enda Energie, cette évolution peut contribuer à réduire la méfiance des banques envers les renouvelables. « Les banques classiques restent encore frileuses face aux projets d’énergies renouvelables. Elles considèrent souvent qu’il s’agit de projets techniques, complexes et risqués », observe-t-il.
Le financement en monnaie locale présente alors un autre intérêt. Une entreprise qui encaisse en FCFA et rembourse également son financement en FCFA dispose d’une structure financière plus prévisible. Elle dépend moins des mouvements des grandes devises internationales et des conditions de financement extérieur.
Cela ne signifie pas que les capitaux étrangers deviennent inutiles. Des investisseurs internationaux peuvent continuer à participer aux projets. L’objectif consiste plutôt à faire en sorte que leur intervention permette aussi de mobiliser les banques, investisseurs institutionnels et capitaux disponibles dans l’économie locale.
De l’électricité à l’industrie, un passage qui reste à construire
Le pari sénégalais va cependant plus loin. Si davantage de projets renouvelables deviennent finançables, la demande en équipements, maintenance, ingénierie et compétences techniques augmentera. C’est à ce niveau que la transition énergétique pourrait commencer à soutenir une politique industrielle.
Le solaire offre plusieurs possibilités : installation et maintenance, services énergétiques décentralisés, formation technique, recyclage et, à terme, assemblage de certains équipements. Abdou Ndour rappelle que le Sénégal avait déjà expérimenté une unité d’assemblage solaire entre 2008 et 2012.
Mais le passage du financement vert à l’industrialisation n’a rien d’automatique. Financer davantage de centrales avec des capitaux locaux ne garantit pas que les panneaux, batteries ou autres équipements seront fabriqués au Sénégal. Pour conserver une plus grande part de la valeur créée, il faudra parallèlement développer les compétences, les entreprises, les capacités industrielles et un marché suffisamment important.
Le véritable test du modèle sénégalais
Le Sénégal dispose déjà d’une expérience importante dans les renouvelables et vise 40 % d’énergies renouvelables dans son mix électrique d’ici 2030. Son réseau interconnecté, l’ouverture de la production électrique aux investisseurs privés et les réformes engagées constituent des atouts pour attirer les capitaux.
Le REEF devra désormais démontrer sa capacité à transformer ces avantages en projets effectivement financés. Son intérêt ne réside donc pas dans la création d’une nouvelle source miraculeuse d’argent, mais dans sa capacité à mieux répartir le risque pour faire entrer davantage de capitaux locaux dans la transition énergétique.
Si ce mécanisme fonctionne, le Sénégal pourrait franchir une étape supplémentaire : ne plus seulement importer des équipements et produire de l’électricité renouvelable, mais utiliser la demande créée par la transition énergétique pour développer progressivement ses propres chaînes de valeur. Le pari d’une industrialisation verte commence donc bien par le financement, mais sa réussite se jouera dans ce que l’économie sénégalaise parviendra ensuite à produire elle-même.
La Rédaction
Sources : FONSIS ; Enda Energie ; données et orientations du secteur énergétique sénégalais.

