William Ruto veut tracer une ligne plus nette entre l’investissement étranger qu’il souhaite attirer et le petit commerce qu’il entend réserver aux Kényans. Le président a ordonné aux autorités de s’attaquer, à partir du 7 septembre, aux étrangers exerçant dans la vente ambulante et certaines activités commerciales de petite taille. Une décision présentée comme une protection des commerçants locaux, mais qui ouvre un débat plus large sur la cohérence du Kenya avec les principes d’intégration économique de l’Afrique de l’Est.
Ruto affirme que les étrangers restent les bienvenus lorsqu’ils investissent, créent des entreprises et génèrent des emplois. En revanche, il considère qu’ils ne devraient pas venir concurrencer les Kényans dans des activités nécessitant peu de capital, comme la vente ambulante ou le petit commerce de détail. Un projet de loi doit encore préciser les secteurs concernés, mais le chef de l’État a demandé que l’administration commence déjà à agir.
Protéger les commerçants kényans, mais jusqu’où ?
La mesure répond à une pression économique réelle. Les petits commerçants kényans dénoncent depuis plusieurs mois la hausse des coûts d’importation, la concurrence accrue et la difficulté de maintenir leurs marges. Début septembre, leur mobilisation avait déjà contraint le gouvernement à revoir à la baisse certains paramètres douaniers appliqués aux cargaisons consolidées.
Dans ce contexte, la décision présidentielle permet à Ruto de se présenter comme le défenseur des petits entrepreneurs. Mais elle laisse plusieurs questions ouvertes. La première concerne le statut exact des étrangers visés. La directive ne distingue pas clairement, à ce stade, les personnes en situation irrégulière de celles qui disposent de permis valides ou d’un droit d’établissement reconnu par les accords régionaux.
Le marché commun est-africain face à une frontière économique
C’est précisément là que la décision prend une dimension régionale. Depuis 2010, le marché commun de la Communauté d’Afrique de l’Est repose notamment sur la libre circulation des personnes et des travailleurs, le droit d’établissement et le principe de non-discrimination entre ressortissants des États partenaires.
L’EAC reconnaît par ailleurs le rôle central des micro, petites et moyennes entreprises dans l’emploi et l’intégration économique régionale. Elle soutient même des dispositifs destinés à faciliter le commerce transfrontalier de petite échelle.
La question devient donc délicate : un État membre peut-il réserver certaines activités de proximité à ses seuls ressortissants tout en maintenant un marché commun fondé sur la mobilité économique régionale ? Le débat ne porte plus seulement sur l’immigration ou la concurrence. Il touche directement à la manière dont l’intégration est-africaine doit fonctionner lorsqu’elle rencontre les préoccupations sociales et politiques nationales.
Une contradiction avec le discours régional de Nairobi
La position de Ruto est d’autant plus notable qu’il a longtemps défendu l’approfondissement du marché régional. Quelques mois plus tôt, lorsqu’il présidait encore le sommet des chefs d’État de l’EAC, il se félicitait de la progression du commerce intrarégional et soulignait le rôle des PME dans la transformation économique de la région.
Son gouvernement se retrouve aujourd’hui face à une tension classique des projets d’intégration : ouvrir les frontières pour favoriser les échanges tout en répondant aux citoyens qui demandent davantage de protection économique.
La décision kényane ne remet pas à elle seule en cause le marché commun est-africain. Mais sa mise en œuvre sera observée de près, notamment si elle touche des ressortissants de pays voisins disposant de droits reconnus au sein de la Communauté.
En voulant réserver une partie du petit commerce aux Kényans, William Ruto cherche d’abord à répondre à un mécontentement intérieur. Mais il place aussi le Kenya devant une question que l’Afrique de l’Est devra tôt ou tard trancher : jusqu’où l’intégration régionale peut-elle aller lorsque les intérêts économiques nationaux reviennent au premier plan ?
La Rédaction
Sources : The Star ; The Standard ; East African Community ; Anadolu Agency.

