Parti le 7 juin 2026 pour ce qui avait été annoncé comme un « court séjour privé en Europe », Paul Biya n’a toujours pas regagné le Cameroun. Plus de sept semaines plus tard, le silence officiel transforme une absence présidentielle en question institutionnelle : jusqu’où un chef d’État peut-il gouverner son pays depuis l’étranger sans avoir à rendre compte de son agenda, de son lieu de résidence ni des conditions dans lesquelles il exerce le pouvoir ?
Le « court séjour » qui prend ses aises
À Yaoundé, le temps présidentiel possède manifestement sa propre unité de mesure. Le déplacement annoncé comme bref approche désormais des deux mois, sans date de retour communiquée par la présidence. Depuis son départ, Paul Biya, âgé de 93 ans et au pouvoir depuis 1982, n’a plus fait d’apparition publique connue.
L’absence aurait sans doute suscité moins de commentaires si elle avait été accompagnée d’un minimum d’informations officielles. Mais le gouvernement ne précise ni l’endroit exact depuis lequel le chef de l’État travaille, ni la nature de ses activités, ni le calendrier de son retour. Le séjour privé est donc devenu, par la force du silence, une affaire publique.
Face aux interrogations, le Rassemblement démocratique du peuple camerounais assure que la présidence n’est pas vacante et que Paul Biya demeure « au travail », indépendamment du lieu où il se trouve. Une formule suffisamment souple pour faire du territoire national une notion presque accessoire dans l’exercice du pouvoir.
Le Cameroun en « télétravail » présidentiel
L’opposition n’a pas manqué de saisir la dimension singulière de la situation. Le Social Democratic Front évoque un État placé en « pilotage automatique ». Le Mouvement pour la renaissance du Cameroun préfère parler de « télétravail ». Les expressions prêtent à sourire, mais elles posent une question sérieuse : qui arbitre effectivement les dossiers lorsque le sommet de l’exécutif reste invisible pendant plusieurs semaines ?
Le problème n’est pas nécessairement l’absence physique. Les moyens de communication modernes permettent à un dirigeant de signer des actes, de donner des instructions et de participer à des réunions depuis l’étranger. Les présidents voyagent, se soignent ou travaillent ponctuellement hors de leur pays sans que la continuité de l’État soit compromise.
La singularité camerounaise tient plutôt à la combinaison de trois facteurs : la durée du séjour, l’opacité qui l’entoure et l’extrême concentration du pouvoir autour d’un président installé depuis près de quarante-quatre ans. Autrement dit, le sujet n’est pas seulement de savoir si Paul Biya peut gouverner à distance, mais comment les Camerounais peuvent vérifier qu’il gouverne réellement.
Une situation unique au monde ?
Diriger temporairement un État depuis l’étranger n’est pas une invention camerounaise. L’histoire politique compte des chefs d’État ayant exercé leurs fonctions lors de déplacements prolongés, de traitements médicaux ou même de périodes d’exil. Les technologies numériques ont également banalisé la conduite à distance d’une partie des affaires gouvernementales.
Ce qui apparaît beaucoup plus inhabituel est qu’une absence aussi longue puisse se prolonger sans bulletin officiel, sans calendrier public et sans mécanisme visible de délégation. Dans la plupart des systèmes institutionnels, une incapacité durable ou une indisponibilité prolongée conduit à l’activation de procédures précises : intérim, délégation formelle, communication médicale encadrée ou transfert temporaire de certaines prérogatives.
Au Cameroun, l’institution présidentielle semble au contraire reposer sur une certitude : puisque le pouvoir affirme que le président travaille, il ne resterait plus qu’à le croire. La continuité de l’État se résume ainsi moins à une démonstration institutionnelle qu’à un acte de foi politique.
La vacance, mot interdit et question persistante
Certains opposants et juristes estiment que cette situation devrait conduire le Conseil constitutionnel à examiner l’éventualité d’une vacance du pouvoir. Le gouvernement et le parti présidentiel rejettent catégoriquement cette hypothèse, considérant que l’absence du territoire ne signifie ni incapacité ni interruption des fonctions.
La Constitution camerounaise ne fait d’ailleurs pas de chaque déplacement présidentiel un empêchement. Encore faudrait-il distinguer le voyage officiel, le séjour privé temporaire et l’indisponibilité prolongée dont les conditions demeurent inconnues.
La controverse révèle ainsi les limites d’un système politique où les informations relatives à la santé et aux activités du chef de l’État restent particulièrement contrôlées. Après une précédente disparition de la scène publique en 2024, les autorités avaient même cherché à interdire les débats médiatiques sur l’état de santé du président, contribuant davantage à nourrir les rumeurs qu’à les dissiper.
Un président absent, un système très présent
Le Cameroun ne constitue donc pas un cas absolument unique de pouvoir exercé depuis l’étranger. Il offre cependant une version particulièrement aboutie de la présidence déterritorialisée : un chef de l’État absent, une administration qui assure qu’il travaille et une population invitée à ne pas confondre invisibilité et vacance.
L’épisode dépasse désormais la seule personne de Paul Biya. Il interroge la solidité des institutions, la circulation de l’information publique et la capacité du pays à fonctionner autrement que par référence permanente à un président dont la présence physique paraît devenue facultative.
À Yaoundé, l’État continue certes de tourner. Reste à déterminer s’il est conduit, administré ou simplement habitué à attendre.
La Rédaction

