Une pré-ouverture sous le signe d’un basculement historique
Le 8 mai 2026, la Biennale de Venise 2026 vit sa dernière journée de pré-ouverture réservée à la presse et aux professionnels. Dans les Giardini comme à l’Arsenale, collectionneurs, commissaires, artistes et institutions parcourent déjà les pavillons avec la sensation diffuse d’assister à un moment de transition.
Car cette édition marque un tournant majeur dans l’histoire de la Biennale : pour la première fois, l’exposition internationale est dirigée par Koyo Kouoh, figure incontournable du monde de l’art contemporain africain et diasporique.
Fondatrice de RAW Material Company et ancienne dirigeante du Zeitz Museum of Contemporary Art Africa, Koyo Kouoh arrive à Venise avec une vision curatoriale qui dépasse largement le cadre esthétique. Son projet interroge les hiérarchies culturelles, les récits dominants et les mécanismes mêmes de légitimation dans le monde de l’art.
“In Minor Keys” : écouter ce que l’histoire de l’art a longtemps laissé en arrière-plan

Curatrice influente et première femme africaine nommée commissaire de la 61ᵉ Biennale de Venise en 2026.
Le titre choisi pour cette édition, « In Minor Keys », emprunte son vocabulaire à la musique. Mais derrière cette référence se déploie une réflexion beaucoup plus vaste sur les formes de présence et de visibilité dans l’histoire culturelle mondiale.
Koyo Kouoh s’intéresse à ce qui évolue en dehors des tonalités dominantes : les récits périphériques, les mémoires fragmentées, les formes de création discrètes ou longtemps marginalisées par les grands centres artistiques occidentaux.
Le “mineur”, dans son approche, n’est jamais synonyme de faiblesse. Il devient au contraire une autre manière d’occuper l’espace, une puissance moins spectaculaire mais plus diffuse, plus intime et parfois plus durable.
Venise comme espace de décentrement

Depuis plusieurs décennies, la Biennale de Venise agit comme un baromètre des transformations du monde de l’art contemporain. Mais cette édition semble déplacer quelque chose de plus profond : le centre même du regard.
Dans les espaces du Pavillon central comme dans les parcours expérimentaux de l’Arsenale, les artistes sélectionnés par Koyo Kouoh explorent les questions de mémoire, d’écologie, de circulation des identités et de transmission culturelle.
Une attention particulière est portée aux artistes africains et diasporiques, non comme présence symbolique ou périphérique, mais comme acteurs centraux de la réflexion contemporaine.
Ce déplacement est essentiel. Il ne s’agit plus simplement d’intégrer l’Afrique dans les circuits artistiques mondiaux, mais de reconnaître que certaines des questions majeures du présent — fragmentation du monde, crises environnementales, héritages coloniaux, mobilités — sont déjà travaillées depuis longtemps par des artistes du Sud global.
Une curatoriale politique sans discours frontal

La singularité de Koyo Kouoh réside aussi dans son approche curatoriale. Son travail évite souvent les démonstrations idéologiques explicites pour privilégier les circulations sensibles, les tensions discrètes et les formes de résistance silencieuses.
À Venise, cette méthode produit une exposition moins spectaculaire que certaines éditions précédentes, mais plus dense dans ses résonances. Les œuvres semblent fonctionner comme des fréquences faibles qui obligent le regard à ralentir.
Dans un monde saturé d’images et de prises de position immédiates, cette esthétique de la nuance devient en elle-même une proposition politique.
L’Afrique au centre d’un nouvel imaginaire artistique mondial
La portée de cette Biennale dépasse largement le seul événement vénitien. Elle consacre la montée en puissance d’une pensée curatoriale africaine capable de transformer les cadres internationaux de l’art contemporain.
Longtemps considérées comme périphériques, les institutions africaines comme Dakar, Le Cap ou Lagos apparaissent désormais comme des espaces majeurs de production intellectuelle et esthétique.
Avec Koyo Kouoh, ce ne sont pas seulement des artistes africains qui accèdent à une plus grande visibilité. C’est une autre manière de penser l’exposition, le récit et la circulation des œuvres qui s’impose progressivement dans les grandes institutions culturelles mondiales.

Un changement de tonalité dans le monde de l’art
Le 8 mai 2026, à la veille de l’ouverture officielle de la Biennale, une évidence semble déjà traverser Venise : quelque chose a changé dans la manière dont le monde de l’art se raconte lui-même.
Avec “In Minor Keys”, Koyo Kouoh ne propose pas une rupture spectaculaire. Elle introduit un déplacement plus subtil, mais peut-être plus profond : celui d’un regard qui cesse progressivement de considérer certaines voix comme secondaires.
Et dans ce changement de tonalité, c’est une nouvelle cartographie culturelle mondiale qui commence à apparaître.
La Rédaction

