Face à la pression climatique, aux tensions sur les ressources et aux exigences de la transition économique, le Maroc engage une réflexion de long terme sur l’articulation entre eau, énergie et alimentation. Le Haut-Commissariat au Plan (HCP) a officiellement lancé à Rabat une étude prospective consacrée au Nexus Eau–Énergie–Alimentation (EEA) à l’horizon 2040, mobilisant plusieurs ministères stratégiques ainsi que la banque centrale, Bank Al-Maghrib.
L’objectif n’est pas simplement technique. Il s’agit d’outiller la décision publique pour mieux arbitrer entre sécurité hydrique, transition énergétique et souveraineté alimentaire, dans un contexte marqué par la raréfaction de l’eau, la volatilité climatique et la nécessité de soutenir une croissance inclusive.
Sortir des politiques en silos
Le HCP insiste sur un constat central : penser séparément l’eau, l’énergie et l’alimentation n’est plus viable. L’irrigation dépend de l’électricité, la production énergétique consomme de l’eau, et la sécurité alimentaire repose sur ces deux leviers. Toute décision dans un secteur produit des effets en chaîne sur les autres.
C’est pourquoi cette étude prospective vise à dépasser les approches sectorielles classiques pour construire une lecture systémique des politiques publiques. Autour du HCP sont associés le ministère de l’Intérieur, le ministère de l’Économie et des Finances, le ministère de l’Équipement et de l’Eau, le ministère de l’Agriculture, le ministère de la Transition énergétique, ainsi que Bank Al-Maghrib.
L’ambition est de mieux comprendre les interdépendances profondes entre ces trois piliers afin d’anticiper leurs impacts économiques, sociaux et territoriaux.
Une méthodologie fondée sur la modélisation
Sur le plan opérationnel, le dispositif combine prospective stratégique, concertation multi-acteurs et modélisation économique et environnementale. Plusieurs scénarios contrastés seront construits à l’horizon 2040 pour mesurer leurs effets sur la croissance, l’emploi, le pouvoir d’achat, la balance extérieure et les équilibres régionaux.
La participation de Bank Al-Maghrib permet d’intégrer les dimensions financières et macroéconomiques : soutenabilité budgétaire, inflation énergétique, coût de l’eau, financement des infrastructures et impact sur la stabilité économique.
L’étude devra identifier des trajectoires jugées soutenables, capables d’assurer la sécurité hydrique, la compétitivité énergétique et la résilience agricole sans fragiliser les finances publiques.
Eau, énergie et agriculture sous contrainte climatique
Le Maroc fait face à une pression hydrique structurelle. La baisse des précipitations, la surexploitation des nappes et l’urbanisation accélérée complexifient l’accès durable à l’eau. Or, l’agriculture reste fortement dépendante de l’irrigation, tandis que les choix énergétiques influencent directement les coûts de production alimentaire.
Dans le même temps, la transition vers les énergies renouvelables impose de nouveaux arbitrages : dessalement, pompage, stockage, électrification des usages agricoles, efficacité énergétique. Chaque option engage des investissements lourds et modifie la structure des prix.
Le Nexus EEA devient ainsi un instrument stratégique pour organiser l’allocation des ressources, hiérarchiser les priorités d’investissement et renforcer la résilience du modèle de développement marocain face aux chocs climatiques et économiques.
Une dimension sociale et citoyenne
Au-delà des équations techniques, le chantier comporte une dimension sociale majeure. Garantir un accès équitable à l’eau potable, une énergie abordable et une alimentation accessible constitue un enjeu de stabilité et de cohésion nationale.
La prospective engagée par le HCP vise donc aussi à préserver le pouvoir d’achat, réduire les vulnérabilités territoriales et sécuriser l’approvisionnement alimentaire dans un contexte international marqué par la volatilité des marchés et la compétition sur les ressources naturelles.
À l’horizon 2040, le Maroc pose ainsi une question stratégique : comment concilier sécurité hydrique, transition énergétique et souveraineté alimentaire sans compromettre la croissance et l’équilibre macroéconomique ? En plaçant le Nexus Eau–Énergie–Alimentation au cœur de sa réflexion, le pays cherche à doter sa décision publique d’outils fondés sur la donnée, l’anticipation et l’analyse d’impact.
La Rédaction

