Longtemps présenté comme marginal, le commerce entre pays africains est en réalité largement sous-estimé par les statistiques officielles. Le rapport du Club du Sahel et de l’Afrique de l’Ouest (CSAO/OCDE) montre qu’une part importante des échanges — notamment alimentaires — n’apparaît pas dans les données basées sur les déclarations douanières. Il ne s’agit ni d’un marché caché ni d’une économie clandestine, mais d’un problème de mesure : une activité commerciale régionale bien réelle, dont une partie échappe aux systèmes de comptabilisation traditionnels. (OCDE, 2025)
Une sous-comptabilisation structurelle
Dans la plupart des pays africains, les statistiques commerciales reposent sur les passages aux frontières officielles. Or, de nombreux flux régionaux échappent à ces systèmes : routes secondaires, marchés frontaliers, corridors ruraux et transports par camions ou troupeaux à pied forment une économie que les instruments classiques ne captent pas.
En Afrique de l’Ouest, environ 10 milliards de dollars d’échanges alimentaires ne figurent pas dans les bases officielles. Ces flux sont légaux et vitaux pour la population : ils assurent l’acheminement de denrées de base comme le riz, le maïs, le mil, le poisson séché et le bétail vivant entre zones excédentaires et déficitaires.
Des réseaux régionaux bien réels
Ces échanges reposent sur des réseaux de commerçants, transporteurs et vendeuses de marché, souvent organisés depuis des générations. Ils stabilisent l’approvisionnement alimentaire avant toute intervention gouvernementale. Près de 90 % de ces flux non enregistrés sont transportés par route, parfois sur plusieurs centaines de kilomètres, ce qui explique leur absence dans les statistiques officielles.
Même lorsque les flux non comptabilisés sont inclus, le commerce intra-africain reste inférieur à celui d’autres régions, comme l’Union européenne. Mais la réintégration des échanges montre qu’en Afrique de l’Ouest, ils représentent près de trois cinquièmes des exportations hors cacao et noix de cajou, bien au-delà des 13 à 15 % officiellement reportés.
ZLECAf et politique commerciale
La Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf), entrée en application depuis 2021, vise à réduire les barrières tarifaires et non tarifaires et à stimuler la transformation locale. Elle contribue à accroître le commerce intra-continental, mais ne résout pas le problème des flux non mesurés. Sans une harmonisation des données et un suivi des corridors routiers, une partie du commerce réel continuera d’échapper aux radars.
Risque d’un protectionnisme mal calibré
Plusieurs pays renforcent des politiques de souveraineté alimentaire, avec interdictions ou restrictions sur certains produits. Si ces mesures ne tiennent pas compte des flux régionaux existants, elles peuvent désorganiser les réseaux d’approvisionnement, augmenter les prix et créer des pénuries localisées. Le marché africain fonctionne moins comme une addition de pays qu’un système interconnecté, et les décisions doivent s’appuyer sur des mesures fiables.
Mesurer avant de réglementer
Les travaux du CSAO/OCDE rappellent une évidence : on ne gouverne bien que ce que l’on mesure correctement. Moderniser les dispositifs douaniers, observer les marchés transfrontaliers et harmoniser les données permettraient d’orienter efficacement les politiques et de renforcer l’intégration régionale sans fragiliser le marché intérieur existant.
La Rédaction
Source : OCDE / Club du Sahel et de l’Afrique de l’Ouest, Le commerce alimentaire intrarégional en Afrique de l’Ouest : nouvelles données, nouvelles perspectives, 2025. Lien : oecd.org

