Les cours d’eau, souvent perçus comme des lignes naturelles paisibles, sont loin d’être neutres. Sur le continent africain, ils incarnent des enjeux géopolitiques majeurs : l’évolution de leur lit, combinée à des héritages historiques, peut déclencher des conflits frontaliers. Voici un panorama des cas les plus marquants — et les leçons qu’ils délivrent.
Kasikili / Sedudu : une île au cœur d’un litige
Sur le fleuve Chobe, une île de 5 kilomètres carrés suscite un contentieux entre le Botswana et la Namibie. Nommée Kasikili du côté botswanais et Sedudu du côté namibien, cette île a été l’objet d’une décision de la Cour internationale de Justice en 1999. Le tribunal a tranché en faveur du Botswana, s’appuyant sur le principe du thalweg, c’est-à-dire la ligne passant par le point le plus profond du fleuve : l’île se trouvait ainsi du côté botswanais.
Ce cas illustre comment un tracé fluvial, loin d’être stable, peut faire l’objet d’une interprétation juridique délicate, notamment lorsque les crues déplacent les canaux ou quand les traits d’origine coloniale étaient imprécis.
Le fleuve Orange : un héritage colonial très stratégique
Le fleuve Orange, qui s’étend sur environ 2 200 km, forme une partie de la frontière entre l’Afrique du Sud et la Namibie. Contrairement à la norme du thalweg, la frontière a été fixée sur la rive namibienne, correspondant à la limite des hautes eaux.
Cette exception remonte à l’époque coloniale, lorsque les autorités britanniques, préoccupées par la présence allemande en Namibie, souhaitaient limiter l’accès de l’Allemagne aux ressources du fleuve. Le tracé adopté à cette époque n’était donc pas qu’une question géographique, mais un choix stratégique. Aujourd’hui, le conflit a pris une dimension économique : l’Orange est riche en minéraux, et le partage de l’eau est crucial pour l’agriculture, l’industrie et le tourisme. Ces enjeux renforcent les tensions, d’autant plus avec les effets du changement climatique.
Oued Guir : une « guerre de l’eau » au Maghreb
Un autre conflit fluvial a éclaté entre le Maroc et l’Algérie autour de l’oued Guir. Selon Alger, la construction du barrage marocain de Kadoussa entraînerait une baisse significative des débits en aval, affectant les ressources hydriques algériennes.
Ce litige illustre une tendance croissante : dans un contexte de stress hydrique amplifié par le changement climatique, la gouvernance de l’eau devient un terrain de confrontation diplomatique directe, même sans recours à des traités historiques.
Autres exemples et dynamiques plus larges
En Afrique de l’Ouest, de nombreux fleuves transfrontaliers, comme le Niger, sont des sources potentielles de tension. La multiplication des barrages, la variabilité climatique et la rareté de l’eau accroissent les risques de conflit.
Un projet ambitieux, Transaqua, vise à détourner une partie des eaux du bassin du Congo vers le lac Tchad. Si l’idée est prometteuse pour restaurer le lac, elle suscite aussi des inquiétudes quant à l’impact environnemental et aux implications géopolitiques.
Dans la région de la Communauté de développement de l’Afrique australe, certains chercheurs soulignent que la création d’institutions de bassin fluvial transfrontalier peut réduire les risques de conflit liés aux cours d’eau partagés.
Le tracé frontalier entre le Bénin et le Burkina Faso longe la rivière Oti, un affluent du fleuve Volta. Des désaccords existent sur la délimitation, notamment autour du village de Koalou, et ont été portés devant la Cour internationale de Justice.
Enjeux et leçons
Le droit ne suffit pas toujours : les principes internationaux, comme le thalweg, sont souvent invoqués, mais leur application dépend fortement de la géographie locale, de l’histoire coloniale et des intérêts politiques.
Les frontières fluviales touchent à la fois l’accès à l’eau, aux minéraux, à l’agriculture et à l’énergie, ce qui en fait des enjeux stratégiques majeurs. La coopération entre États riverains est indispensable, surtout face au changement climatique qui rend les cours d’eau plus instables et fragilise encore davantage les frontières fluviales.
En Afrique, les fleuves ne sont pas que des artères naturelles : ils matérialisent des frontières mouvantes, façonnées par l’histoire, la géographie et la politique. Des cas comme Kasikili/Sedudu ou le fleuve Orange montrent que les litiges fluviaux ne sont pas de simples curiosités juridiques, mais des enjeux géostratégiques de première importance. À l’heure où le changement climatique intensifie la pression sur les ressources en eau, la coopération transfrontalière n’est plus une option, c’est une nécessité.
La Rédaction

