Dans l’écosystème culturel africain, et plus largement dans les pays en développement, les artistes visuels sont souvent les figures les plus sollicitées, mais aussi les plus négligées. Leur art embellit les expositions, anime les festivals et nourrit les politiques culturelles, mais trop souvent, ils terminent leur parcours artistique dans la dette, le découragement ou l’effacement. Il devient urgent de repenser les projets artistiques afin que ces créateurs ne soient plus ceux qui payent, au propre comme au figuré, pour exister dans l’espace public.
Une économie inversée : quand exposer devient un sacrifice
À première vue, l’exposition d’une œuvre dans un espace public ou institutionnel peut sembler être une consécration pour un artiste visuel. On imagine les regards admiratifs, les opportunités de reconnaissance, voire les ventes éventuelles. Mais derrière cette vitrine prestigieuse, une autre réalité, bien plus rude, se cache : celle d’une économie inversée, dans laquelle l’artiste paie pour créer, paie pour exposer, et ne reçoit souvent… rien en retour. Dans de nombreux contextes, notamment en Afrique francophone, les artistes visuels sont invités à participer à des expositions sans qu’aucune compensation financière ne leur soit proposée. Pire encore, ils doivent prendre en charge eux-mêmes les coûts liés à la production de leurs œuvres : achat de matériaux, location d’atelier, encadrement, impressions, transport. Ces frais, souvent conséquents, grèvent déjà leurs ressources, dans un contexte où les aides publiques à la création sont quasi inexistantes ou très difficiles d’accès.Lorsque vient le moment de l’exposition, la situation ne s’améliore guère. Bien souvent, aucun cachet n’est prévu pour leur participation, même symbolique. Les organisateurs parlent de « plateforme de visibilité », comme si cela suffisait à justifier l’absence de rémunération. Dans certains cas, l’artiste doit même payer pour participer : frais d’inscription, location d’espace, ou contribution logistique déguisée. Le paradoxe est cruel : celui qui produit l’œuvre, sans laquelle l’événement n’existerait pas, est celui qui en sort appauvri. À cela s’ajoute le coût moral et psychologique. L’artiste se sent utilisé, instrumentalisé dans une logique événementielle qui ne le respecte pas en tant que professionnel. Il lui est demandé d’être disponible, aimable, souriant, d’assurer des médiations spontanées avec les visiteurs, parfois même de fournir des prestations annexes (ateliers, conférences) sans contrepartie. Tout cela sous couvert de passion et de « service à la culture ». Le plus déroutant, c’est que cette économie inversée est souvent reproduite sans mauvaise intention. Les organisateurs eux-mêmes opèrent dans des contextes précaires, avec peu de moyens. Mais cela ne justifie pas de transférer cette précarité sur le dos des artistes. Quand un projet n’est pas capable de garantir un minimum de respect économique pour ses contributeurs essentiels, il faut avoir le courage de le repenser, voire de le suspendre. Car exposer ne devrait jamais être un sacrifice. Cela devrait être une étape de valorisation, de reconnaissance, de partage, mais aussi de rémunération. Si un architecte ne travaille pas gratuitement pour dessiner un bâtiment public, pourquoi un artiste visuel devrait-il le faire pour une galerie ou un centre culturel ? La réponse est à chercher dans notre rapport collectif à l’art, trop souvent perçu comme un supplément d’âme, un luxe inutile ou un passe-temps, plutôt que comme un travail à part entière. Il est temps de renverser cette logique inversée. De faire comprendre que chaque exposition repose sur des heures, des jours, parfois des mois de travail. De refuser que la passion serve d’excuse à l’exploitation. Et d’exiger, pour chaque projet artistique, une structuration éthique qui place l’artiste au centre, non à la périphérie.

La promesse illusoire de la visibilité
C’est sans doute l’argument le plus fréquemment entendu par les artistes visuels lorsqu’on leur demande de participer bénévolement à une exposition ou un évènement culturel : « Cela va vous donner de la visibilité. » Une formule devenue incantatoire, répétée à l’envi, comme si le simple fait d’exposer une œuvre dans un lieu public suffisait à compenser l’absence de rémunération, les coûts engagés, ou les sacrifices consentis. Mais dans les faits, cette visibilité promise est bien souvent une illusion, un miroir aux alouettes qui cache mal une absence de reconnaissance réelle et durable. Être visible, ce n’est pas automatiquement être reconnu. L’artiste peut exposer dans une salle bondée, apparaître sur une affiche ou un programme, être photographié ou filmé et pourtant ne tirer aucun bénéfice concret de cette exposition. Aucune vente. Aucun contact professionnel sérieux. Aucun engagement ultérieur. La visibilité devient alors un simple flux éphémère, qui passe sans laisser de trace, ni dans la mémoire du public, ni dans le parcours de l’artiste. Pire encore, cette notion de visibilité est souvent utilisée pour inverser la charge de la responsabilité. Si l’artiste ne tire aucun bénéfice de sa participation, c’est qu’il n’a « pas su en profiter », qu’il « ne s’est pas assez montré », qu’il n’a « pas communiqué efficacement ». On transforme ainsi un déséquilibre structurel en une faiblesse individuelle, en masquant le fait que cette visibilité n’était ni pensée, ni accompagnée, ni valorisée de manière stratégique. Car une visibilité efficace, utile et durable ne se décrète pas. Elle se construit. Elle suppose une médiation professionnelle, des outils de communication solides, un réseau d’acteurs culturels, une stratégie de valorisation. Elle doit être encadrée par des dispositifs concrets : diffusion de catalogues, promotion des artistes sur les réseaux, mise en relation avec des collectionneurs, couverture médiatique ciblée, ou accompagnement post-événement. Dans bien des cas, rien de tout cela n’est mis en place. L’artiste est visible, certes, mais dans le vide. Il faut également interroger cette visibilité à sens unique. Car si l’artiste est censé gagner en notoriété grâce à sa participation, il contribue, lui aussi, à renforcer l’image de l’institution, de la structure ou de l’évènement qui l’accueille. Son nom, son travail, son talent deviennent des arguments de communication pour les organisateurs, qui en tirent du prestige, parfois même du financement, alors que l’artiste, lui, reste à la marge des retombées. En acceptant cette visibilité illusoire comme une monnaie d’échange, on contribue à normaliser un système où l’artiste travaille gratuitement, en espérant qu’un jour, peut-être, cette visibilité se convertira en opportunité. Mais espérer n’est pas un modèle économique. Et la visibilité, quand elle ne s’accompagne pas d’un soutien structurant, devient un piège : elle fait croire à l’artiste qu’il avance, alors qu’il stagne ; elle fait croire au système qu’il est juste, alors qu’il exclut. Il est donc temps de rompre avec cette logique creuse. De refuser la visibilité comme substitut à la rémunération. D’exiger que chaque projet artistique, chaque exposition, chaque événement intègre une stratégie de valorisation claire, avec des bénéfices réels pour les artistes. Car la visibilité ne nourrit pas. Elle ne paie ni les loyers, ni les toiles, ni les frais de transport. Elle ne suffit pas à bâtir une carrière. Ce qu’il faut offrir aux artistes, ce n’est pas seulement un espace pour se montrer, mais une structure pour exister.

La précarité organisée : un système à bout de souffle
Derrière l’effervescence apparente du secteur culturel, les vernissages animés, les expositions éclatantes et les discours politiques enthousiastes, se cache une réalité plus sombre, plus silencieuse, mais profondément enracinée : celle d’une précarité organisée qui gangrène le quotidien des artistes visuels. Cette précarité n’est ni accidentelle, ni transitoire. Elle est devenue structurelle. Elle est entretenue par des pratiques répétées, institutionnalisées, et parfois même justifiées au nom de la passion artistique. Elle est le signe d’un système à bout de souffle, qui consomme les artistes au lieu de les soutenir. L’artiste visuel est aujourd’hui pris dans un engrenage où chaque opportunité est à double tranchant. Chaque invitation à participer à un projet culturel est potentiellement un piège : produire sans garantie de compensation, exposer sans assurance de vente, se déplacer sans prise en charge. Il doit se montrer disponible, docile, et reconnaissant, même quand il est exploité. Cette précarité n’est pas ponctuelle. Elle est permanente. Elle ronge la capacité des artistes à planifier, à investir, à vivre de leur art de manière digne et autonome. Le plus inquiétant, c’est que cette précarité est souvent reproduite par des structures elles-mêmes précaires : galeries sans fonds, festivals sous-financés, institutions culturelles instables, dépendantes de mécénats aléatoires ou de subventions erratiques. On assiste à une sorte de chaîne de précarité où chacun reporte la fragilité sur l’échelon inférieur. Et au bout de la chaîne, toujours, l’artiste. Ce dernier devient la variable d’ajustement d’un système culturel mal structuré, mal financé, mal pensé. Ce dysfonctionnement chronique a des conséquences lourdes. Il pousse les artistes à multiplier les petits projets sans lendemain, à accepter des conditions de travail indignes, à vivre dans l’angoisse de l’instabilité financière. Certains quittent le métier, d’autres se reconvertissent, beaucoup s’autocensurent. Le secteur perd alors sa richesse, son potentiel, sa créativité. Et ce n’est pas seulement l’artiste qui en souffre, mais toute la société, qui se prive d’une partie essentielle de sa vitalité culturelle. Cette précarité organisée ne relève pas uniquement du manque de moyens. Elle est aussi le fruit d’un manque de volonté politique, d’une faiblesse dans la reconnaissance du travail artistique comme un travail à part entière. On continue de voir l’artiste comme un passionné, un marginal, un être inspiré mais détaché des réalités économiques. Cette vision romantique, voire folklorisée, est non seulement dépassée, mais dangereuse. Elle empêche toute réforme sérieuse du secteur culturel, et elle légitime une forme d’exploitation symbolique et matérielle. Il est temps de reconnaître que cette précarité n’est ni naturelle ni acceptable. Elle est le symptôme d’un modèle en crise, incapable de répondre aux exigences contemporaines d’un écosystème artistique durable. Repenser ce modèle, ce n’est pas seulement augmenter les budgets ou distribuer des aides ponctuelles. C’est transformer en profondeur les logiques de fonctionnement : garantir des contrats clairs, prévoir des rémunérations justes, structurer des réseaux de soutien, professionnaliser les pratiques. Un système qui repose sur la fragilité de ses artistes est un système condamné à l’épuisement. Il ne produit pas de culture vivante, il l’assèche. Il ne révèle pas les talents, il les épuise. Pour que l’art visuel joue pleinement son rôle dans la société, il doit reposer sur une base solide, juste et équitable. Et cela commence par briser le cercle de la précarité organisée.

Pour une éthique de la création : vers des projets plus responsables
Face aux dérives d’un système qui fragilise les artistes visuels et les pousse à sacrifier leur travail au nom d’une visibilité incertaine, il devient urgent de poser les bases d’une nouvelle éthique de la création. Une éthique qui reconnaît l’artiste non comme un figurant dans les politiques culturelles, mais comme un acteur central, porteur de valeur, de sens et d’économie. Cette éthique doit fonder un rapport plus juste, plus équilibré, entre les artistes et les structures culturelles, les pouvoirs publics, les mécènes et les publics. Autrement dit, il faut faire émerger des projets artistiques plus responsables, dans leur conception, leur financement et leur mise en œuvre. La responsabilité commence dès l’intention. Un projet culturel qui sollicite la participation d’artistes doit s’assurer, dès sa genèse, que les conditions de cette participation sont dignes. Cela signifie inclure dans le budget initial un poste clairement identifié pour les cachets artistiques, les frais de production, les déplacements et, si nécessaire, l’hébergement et la restauration. On ne peut plus concevoir des événements où seuls les techniciens, les agents logistiques ou les chargés de communication sont rémunérés, pendant que les artistes, sans qui l’événement n’aurait pas lieu, travaillent gratuitement. Mais la responsabilité ne s’arrête pas aux finances. Elle inclut aussi la transparence dans les relations contractuelles. Trop souvent, les artistes participent à des projets sans contrat, ou avec des engagements oraux flous. Il faut instaurer une culture du contrat, même simple, même symbolique. Ce contrat doit préciser les conditions de participation, les droits de reproduction des œuvres, les responsabilités en cas de dégradation, les modalités de vente et les délais de paiement. Cela protège l’artiste, mais aussi l’organisateur, et cela contribue à professionnaliser tout le secteur. Un projet responsable doit aussi penser à l’après-exposition. Il ne s’agit pas seulement de montrer des œuvres, mais de permettre à l’artiste de capitaliser sur sa participation. Cela peut passer par un catalogue d’exposition, une communication post-événement, une mise en réseau avec des acheteurs ou des curateurs, ou encore par un accompagnement à la vente. Un projet éthique est un projet qui crée des opportunités concrètes, pas seulement un moment éphémère. Il est aussi fondamental de repenser les rôles. Trop souvent, les artistes sont invités à entrer dans des projets déjà ficelés, dans lesquels ils n’ont aucun pouvoir décisionnel. Il est temps de promouvoir des modèles plus collaboratifs, où les artistes sont associés à la conception du projet, à la scénographie, à la médiation, voire à la direction artistique. Cela permet non seulement de mieux répondre aux besoins des artistes, mais aussi d’enrichir le projet lui-même par des apports créatifs souvent plus audacieux et ancrés. Enfin, cette éthique de la création doit être portée collectivement. Les structures culturelles doivent s’engager, à travers des chartes de bonnes pratiques. Les pouvoirs publics doivent conditionner leurs subventions à des critères éthiques précis. Les mécènes doivent être encouragés à soutenir non seulement les événements, mais aussi les artistes directement. Et les artistes eux-mêmes doivent s’unir, s’organiser, refuser les conditions indignes, poser des exigences claires et défendre leur statut. Construire une telle éthique n’est pas un luxe. C’est une nécessité. Car un projet culturel qui ne respecte pas celles et ceux qui créent est un projet vide de sens. À l’inverse, un projet éthique, responsable et bien structuré, devient un levier de transformation sociale, un outil de développement, un vecteur d’émancipation. Il est temps que cette vision prenne corps, et que les artistes visuels ne soient plus les victimes d’un système, mais les piliers d’un nouveau modèle plus juste.

Ce qui est en jeu, ce n’est pas seulement le confort ou la reconnaissance d’une profession. C’est la survie même de l’art visuel en tant que composante active de la société. Un pays qui ne protège pas ses artistes, qui ne les rémunère pas pour leur travail, qui ne leur offre pas les moyens de créer dignement, est un pays qui organise lentement sa propre asphyxie culturelle. Il est donc temps que les institutions, les mécènes, les organisateurs et les publics prennent conscience de cette réalité, et s’engagent pour un modèle artistique plus équitable. L’art visuel mérite mieux. Et les artistes, encore plus.
Richard Laté Lawson-Body

