Inspirée par le Liban, une œuvre sur les coupures d’électricité remporte un prix d’art contemporain. En Afrique, on y voit surtout… une performance quotidienne.
Bâle – Lomé – Lagos – Kinshasa. L’artiste libano-canadienne Joyce Joumaa a reçu à Art Basel 2025 le prix Baloise pour son installation lumineuse Periodic Sights, une œuvre inspirée des coupures d’électricité au Liban. Lumières qui clignotent selon les heures de délestage, boîtes à fusibles transformées en artefacts… Le geste est fort, poétique, politique.
Mais pour des millions d’Africains, cette expérience n’a rien d’un concept artistique. Elle est quotidienne, souvent silencieuse, parfois irritante… et terriblement familière. D’où l’idée : et si l’Afrique avait elle aussi droit à son palmarès des lumières vacillantes ? Sans ironie blessante, mais avec tendresse, humour et lucidité.
Bienvenue aux “Prix du Courant Alternatif”
C’est une cérémonie imaginaire, bien sûr. Mais elle se veut symbolique et révélatrice. Ici, pas de tapis rouge : juste une ampoule qui tient bon, ou pas. Voici quelques prix honorifiques attribués à travers le continent, sans classement ni moquerie, avec une pensée pour tous les foyers qui vivent l’intermittence avec élégance.
Prix de la Performance Invisible – Nigéria
Producteur d’énergie, géant économique, champion du pétrole, le Nigéria est aussi maître dans l’art de l’électricité… manquante.
Le mot “NEPA” (ancienne société d’électricité) est devenu une blague nationale : Never Expect Power Always. Pourtant, les familles, les commerces, les étudiants, tous s’organisent. Générateurs à tous les coins de rue, ou groupes WhatsApp pour signaler les coupures : la débrouille y est science exacte.
Mention spéciale à l’artiste anonyme qui a sculpté un générateur en forme de lion à Lagos. Un vrai totem de résilience.
Prix de la Lumière Nomade – RDC
Avec un potentiel hydroélectrique gigantesque, la République démocratique du Congo devrait être un phare pour la région. Mais entre infrastructures vétustes et réseaux éclatés, l’électricité y est souvent une promesse lointaine.
À Kinshasa, les enfants font leurs devoirs à la lumière des kiosques téléphoniques, et les mariages s’adaptent au rythme de l’ombre. L’absence devient un décor, la lumière une invitée surprise.
Citation du jury : « Chaque réapparition du courant y est vécue comme un miracle — et ça, c’est profondément artistique. »
Prix de la Tension Contenue – Ghana
Exportateur d’électricité vers ses voisins, le Ghana a parfois connu ses propres crises, surnommées “dumsor” (“allumé-éteint” en akan). Cette instabilité, longtemps moquée, a donné lieu à des campagnes citoyennes, des chansons engagées, et même des œuvres de protestation en galerie.
Pour avoir transformé une panne nationale en conscience civique, le Ghana reçoit ce prix sans clignoter.
Prix de la Résilience Solaire – Togo
Avec ses projets comme CIZO, le Togo tente une autre voie : l’électrification hors-réseau, par le soleil. Dans un pays où les coupures existent toujours, notamment à l’intérieur, cette approche a changé la donne dans plusieurs villages.
Pour sa manière d’allumer doucement, sans bruit ni miracle, une lumière durable dans les zones oubliées.
Prix de l’Esthétique de l’Ombre – Gabon
À Libreville, l’éclairage public lui-même semble parfois chorégraphié. Dans certains quartiers, les lumières se succèdent comme sur une scène. L’électricité devient ambiance, l’absence une palette de contrastes.
Plusieurs jeunes photographes gabonais capturent cette atmosphère nocturne à la limite du rêve et du réel.
À ceux qui savent photographier un quartier dans la pénombre sans jamais trahir sa chaleur humaine.
Et si l’obscurité devenait un langage commun ?
Ce palmarès fictif ne cherche pas à glorifier la coupure. Il raconte surtout une expérience collective, transversale, partagée, mais vécue avec dignité et créativité. Car si l’accès à l’électricité est un droit fondamental, sa privation révèle aussi une forme d’ingéniosité sociale, de patience artisanale, de beauté malgré tout.
« Nous vivons à la frontière entre l’interruption et l’adaptation. Ce n’est pas toujours drôle, mais c’est là que naît la poésie du quotidien. »
Et si demain, une Biennale des Énergies Flottantes voyait le jour, elle ne manquerait ni de talents… ni de prises à moitié branchées.
Faute de courant au moment de la compilation, certains artistes de l’ombre n’ont pas pu être cités ici. Qu’ils sachent que leurs œuvres silencieuses, vécues ou improvisées, continuent d’éclairer — même sans projecteurs.
La Rédaction

