Alors que le groupe Wagner annonçait son retrait du Mali début juin, la Russie semble loin d’abandonner ses ambitions militaires en Afrique. Une enquête minutieuse menée par RFI révèle l’existence d’un circuit logistique aérien bien établi, centré sur la base militaire d’Al-Khadim, en Libye. Cette infrastructure, discrètement réactivée par Moscou, s’impose aujourd’hui comme un carrefour stratégique pour les livraisons d’armements russes vers le Sahel.
Une base en Libye, un relais pour l’Afrique
Située à une centaine de kilomètres de Benghazi, la base d’Al-Khadim est contrôlée par les forces du maréchal Khalifa Haftar, allié indéfectible du Kremlin. Depuis plusieurs mois, des avions-cargos militaires russes y font escale, après avoir quitté la Syrie ou la Russie. L’appareil le plus emblématique de ce ballet logistique est l’Antonov-124, un colosse des airs capable de transporter jusqu’à 100 tonnes de matériel lourd.
Le 16 mai 2025, l’un de ces avions, immatriculé RA-82030, a quitté la base de Hmeimin en Syrie pour entamer un long périple. Après une escale discrète à Al-Khadim, confirmée par des images satellites de Maxar Technologies, il a poursuivi sa route vers le Mali et le Burkina Faso, deux membres de l’Alliance des États du Sahel (AES).
Coupures de transpondeur et zones d’ombre
Fait notable : le transpondeur de l’appareil s’est éteint en plein vol au-dessus de la Méditerranée, empêchant tout suivi classique par radar civil. Cette manœuvre, fréquente dans certaines opérations militaires, a complexifié le traçage, mais les recoupements de données ont permis de reconstituer l’itinéraire. Les images satellites prises le 18 mai confirment la présence de l’Antonov sur la piste d’Al-Khadim.
Des vidéos publiées sur des chaînes Telegram proches de l’Africa Corps — groupe successeur de Wagner — montrent également des cargaisons de blindés et d’armements livrés sur la base. Ces contenus, géolocalisés par des experts indépendants, renforcent l’hypothèse d’un réseau d’approvisionnement militaire russe structuré et permanent, entre le Moyen-Orient, la Libye et l’Afrique subsaharienne.
Al-Khadim, le nouveau centre nerveux de l’influence russe
Depuis le désengagement partiel de la Russie en Syrie, le Kremlin semble avoir recentré une partie de ses moyens militaires sur l’Afrique. Le choix d’Al-Khadim n’est pas anodin : ancienne base soviétique pendant la guerre froide, elle permet aujourd’hui à Moscou d’opérer en territoire libyen sans obstacle majeur. La proximité politique entre Haftar et les autorités russes favorise cette coopération logistique, à l’abri des regards occidentaux.
Cette stratégie s’inscrit dans une volonté plus large de Moscou de consolider sa présence sur le continent. Outre le Sahel, des antennes diplomatiques et militaires russes ont été réactivées en Algérie, en Tunisie et en Libye, témoignant d’une diplomatie offensive, à la fois militaire et économique.
Une militarisation silencieuse du Sahel
Le cas du vol RA-82030 n’est pas isolé. Depuis décembre 2024, au moins huit vols similaires ont été recensés entre la Syrie et la Libye. Ces rotations semblent alimenter directement les arsenaux de l’AES. Bien que la nature exacte des équipements transportés reste confidentielle, les précédents laissent penser à des livraisons de radars, d’hélicoptères, voire d’avions de chasse légers, comme les L-39.
Le Sahel, marqué par la dégradation sécuritaire et la rupture avec les anciens partenaires occidentaux, devient un terrain privilégié pour les ambitions russes. La logistique aérienne opérée via Al-Khadim symbolise cette transformation : une militarisation méthodique, invisible mais bien réelle.
Dans un contexte de recomposition des alliances géopolitiques en Afrique, la base d’Al-Khadim apparaît désormais comme un pilon logistique central dans la stratégie d’influence russe. En s’appuyant sur des partenaires locaux et une infrastructure aérienne puissante, Moscou continue de peser sur le destin sécuritaire du Sahel — même en l’absence officielle de Wagner.
La Rédaction

