À Ouagadougou, le mythe numérique d’un chef tout-puissant masque mal l’effondrement sécuritaire d’un pays en guerre.
Depuis son coup d’État en septembre 2022, le capitaine Ibrahim Traoré s’est métamorphosé en personnage de fiction à l’échelle continentale. Non pas grâce à ses performances sur le terrain sécuritaire, où les groupes jihadistes continuent de défier l’État, mais par la magie des montages vidéo et de l’intelligence artificielle. Sur TikTok, YouTube ou WhatsApp, Traoré devient un héros de légende, encensé par des stars américaines comme Beyoncé ou Justin Bieber. Du moins, si l’on en croit ces vidéos truquées qui inondent la toile et crédibilisent une fiction numérique soigneusement entretenue.
Car dans le monde réel, ni Beyoncé ni Bieber n’ont jamais chanté les louanges du jeune putschiste de 37 ans. Ces contenus sont de purs produits d’IA, comme l’a prouvé une série de vérifications menées par des collectifs spécialisés en fact-checking en Afrique de l’Ouest. Des centaines de vidéos similaires circulent depuis avril, selon Cap’Ivoire Info, souvent issues du Nigeria ou du Kenya, et amplifiées par des réseaux pan-africanistes à tendance populiste. Leur objectif ? Façonner un imaginaire collectif dans lequel Traoré incarne le dernier rempart de l’Afrique contre l’Occident.
Dans ce récit romancé, tout est matière à fantasme. Dernier en date : un supposé hommage du pape Léon XIV au capitaine burkinabé, diffusé via un audio WhatsApp illustré par deux photos juxtaposées. Ou encore la rocambolesque histoire d’une espionne française, Claire Dubois, infiltrée sous couvert d’une ONG fictive. Là encore, aucun élément tangible ne confirme cette version, si ce n’est une vidéo virale et quelques images sorties de leur contexte. Les preuves manquent, mais la narration est puissante. Et elle flatte les ressorts identitaires d’une jeunesse en quête de figures fortes et de revanche postcoloniale.
Mais ce théâtre numérique a un coût. Derrière les hologrammes du pouvoir, la réalité s’assombrit. Le Burkina Faso reste l’un des pays les plus instables du Sahel. Les attaques jihadistes se multiplient, les populations déplacées se comptent par millions, et l’autorité de l’État recule. Le régime, lui, s’enfonce dans l’autoritarisme. Partis politiques suspendus, journalistes arrêtés, voix critiques réduites au silence. À défaut de rétablir la sécurité, le pouvoir se retranche dans une forteresse virtuelle.
Ce recours massif à la désinformation, déjà bien rodé dans d’autres régimes autocratiques, atteint au Burkina Faso des proportions inédites. Il ne s’agit plus seulement de manipuler l’opinion, mais de construire un monde parallèle dans lequel Traoré est invincible. Quitte à ignorer les revers militaires, la crise humanitaire, et les multiples atteintes aux libertés fondamentales.
À mesure que le réel échappe à son contrôle, Ibrahim Traoré semble n’avoir plus qu’un seul terrain de victoire : le numérique. Mais un régime peut-il durablement survivre dans un univers fictionnel ? Rien n’est moins sûr.
La Rédaction

